Brexit : « Les va-et-vient entre le Royaume-Uni et l’Europe durent depuis trois siècles », souligne l’historien Robert Frank

INTERVIEW Après plus de trois ans de tractations, le Royaume-Uni quittera l’UE ce vendredi soir. Un divorce qu’analyse pour « 20 Minutes » l’historien Robert Frank

Propos recueillis par Nicolas Raffin

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Manifestation en octobre 2019, à Londres.
Manifestation en octobre 2019, à Londres. — James Veysey/REX/SIPA
  • Le divorce entre Londres et Bruxelles sera acté ce vendredi soir, même si les négociations vont se poursuivre durant l’année 2020.
  • Le Brexit représente une rupture « historique » et « symbolique » entre le Royaume-Uni et l’Europe, estime Robert Frank, spécialiste des questions internationales.
  • Mais il s’inscrit surtout dans un va-et-vient britannique qui ne date pas d’hier.

 

Cette fois, on y est. Plus de trois ans après la victoire du « leave » au référendum sur le Brexit, le Royaume-Uni dira goodbye, ce vendredi, à l’ Union Européenne. Fruit des tractations à rallonge entre Londres et Bruxelles – et des atermoiements à répétition outre-Manche – le divorce sera acté dans la soirée. Une page vieille d’un demi-siècle va donc se tourner, tandis que les détails de la séparation seront discutés au moins jusqu’à la fin de l’année 2020.

Cette sortie britannique, si spectaculaire soit-elle, est-elle surprenante au regard de l’Histoire ? Autrement dit, les Britanniques sont (étaient)-ils des Européens comme les autres ? Pour y répondre, 20 Minutes s’est entretenu avec l’historien Robert Frank, professeur émérite à l’université Paris-I Panthéon Sorbonne, spécialiste de l’Europe et des relations internationales et auteur, notamment, de l’ouvrage Être ou ne pas être Européen *.

L'historien Robert Frank, en janvier 2020.

Le Brexit, acté ce 31 janvier, représente-t-il une vraie rupture historique ?

Il l’est forcément. Et il est également très symbolique, dans la mesure où il va y avoir des manifestations spectaculaires de ce départ, avec des fêtes organisées par les partisans du Brexit. En pratique, cette sortie ne va pas toutefois pas changer grand-chose : le Royaume-Uni ne sera plus dans les institutions européennes, mais sera encore dans l’union douanière et le marché unique, et devra en suivre les règles jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé… où qu’un No Deal soit constaté. C’est donc une rupture historique, mais là où il faut nuancer ce propos, c’est que les va-et-vient du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Europe ne sont pas nouveaux.

Dans votre livre, vous montrez justement que cette relation est ponctuée de revirements…

Cela dure depuis trois siècles. On pourrait se demander : les Britanniques sont-ils Européens ? Et la réponse permet de comprendre leur comportement : les Britanniques sont Européens, mais à part. Je ne pense pas que ce soit lié à leur insularité. Par exemple, les Ecossais, qui font partie de la Grande-Bretagne, ont voté contre le Brexit. De même, les Irlandais de la République d’Irlande veulent rester dans l’UE.

A la place de la géographie, il faudrait donc regarder du côté de l’Histoire. Les Anglais, plus que les Ecossais ou les Irlandais, sont attachés à leur grandeur impériale passée. Il y a une nostalgie de cet Empire perdu. C’est là-dessus que les Brexiters ont joué. Lorsqu’ils sont hors de l’Europe, les Britanniques sont souvent mal à l’aise, parce qu’ils se sentent Européens. Et lorsqu’ils sont dedans, ils regardent vers la sortie. D’où ce va-et-vient.

Quels exemples passés peuvent l’illustrer ?

Ce sentiment de malaise remonte à bien avant la construction européenne de l’après-1945. Dès le XVIIe siècle se forme le « système européen » : les grandes puissances cherchent un équilibre pour empêcher la guerre. Par exemple, en 1815, lors du Congrès de Vienne, ce sont les Britanniques qui sont à la manœuvre. Mais quelques années plus tard, quand l’Empire d’Autriche, la Prusse et la France veulent intervenir en Espagne après une révolte contre les Bourbons, les Britanniques n’interviennent pas.

Autre exemple : au début du XXe siècle, deux blocs européens s’affrontent. L’Angleterre se retrouve avec la France et la Russie (la Triple-Entente), face à l’Empire d’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. Après l’attentat de Sarajevo, pendant tout juillet 1914, les Britanniques refusent de s’engager. Et c’est finalement l’invasion de la Belgique, pays neutre, qui les pousse à déclarer la guerre à l’Allemagne.

Le fil directeur des Britanniques peut donc être cette identité européenne « à part », mais aussi une culture politique très pragmatique, qui se focalise sur le présent sans toujours anticiper le futur. L’illustration parfaite, c’est en 1959, lorsque le Royaume-Uni lance l’Association européenne de libre-échange (AELE) en réponse au marché commun des six [la Communauté économique européenne, CEE]. Deux ans plus tard, il se rend compte qu’il commerce beaucoup plus avec l’autre marché, et demande son adhésion. De tels retournements sont susceptibles de se reproduire dans le futur.

Un retour est-il alors envisageable, compte tenu de ce « pragmatisme » du Royaume-Uni ?

Ce pragmatisme peut être, paradoxalement, irréaliste. Et depuis 2016 au Royaume-Uni, cet irréalisme va très loin. La crise sociale et politique – que l’on retrouve à travers l’Europe – fait que les Britanniques sont sensibles aux fake news, à un certain entre-soi. Tout ce qui va mal est mis sur le compte de Bruxelles. De nombreux Britanniques ne semblent pas voir les réalités en face, d’où des contradictions.

Exemple : l’électorat qui a voté pour le Brexit ressemble un peu, sur le continent, à un électorat populiste : des personnes plutôt séduites par le repli identitaire et antimondialiste. Si bien qu’il y aura peut-être, à un moment, un fossé entre les élites du Royaume-Uni, mondialistes, et cet électorat. En résumé, Boris Johnson est mondialiste, ses électeurs non. Nous n’avons pas cette contradiction : Marine Le Pen n’est pas mondialiste, Viktor Orban non plus. Difficile de prévoir la suite, car Boris Johnson est imprévisible. Son intérêt serait d’être prudent et de faire un Brexit assez « soft ». Car en cas de « No Deal », cela signifierait, pour le Royaume-Uni, une guerre commerciale avec son principal fournisseur et son principal client. Par ailleurs, plus le Brexit sera dur, plus il y a de chances que l’Ecosse devienne indépendante.

Qui a été le plus fragilisé par cet interminable feuilleton du Brexit ? Le Royaume-Uni ou l’Union Européenne ?

Les Vingt-Sept de l’Union ont été plutôt unis. Mais il pourrait y avoir désunion car on rentre dans le dur des négociations, et le diable est dans les détails. Si l’UE est désunie, paradoxalement, ce ne sera pas bon pour Boris Johnson, car l’unanimité sera difficile à trouver.

Côté britannique, le royaume est plutôt désuni, notamment du côté écossais. Ce qui pose la question des identités. Chaque Européen en a trois : la régionale, la nationale et l’européenne. Dans la plupart des pays, l’identité nationale est la plus forte. Et des trois, chez tous les Européens, c’est l’européenne la plus faible. Mais ça ne veut pas dire qu’elle ne compte pas. Beaucoup d’Ecossais hésitent et se disent : « si les Anglais nous forcent à choisir entre l’identité britannique et l’identité européenne, peut-être que cette fois-ci, on prendra la deuxième ».

Il y aurait, en Europe, l’image d’un Royaume-Uni « profiteur » vis-à-vis du continent. Est-ce une réalité historique ?

Il y a un peu de vrai, et on en revient au pragmatisme. Les Britanniques conçoivent la démocratie pour eux, et les autres font ce qu’ils veulent, ce n’est pas leur problème. C’est la différence avec la démocratie en France et aux Etats-Unis. Français et Américains le font pour eux, mais pensent aussi pouvoir être un bon exemple pour les autres. En Europe, c’est un peu la même chose. Les Britanniques se disent : « on prend ce qui est bon pour nous. L’euro, on n’en veut pas, donc on reste en dehors ». Mais il ne faut pas non plus sous-estimer l’apport des Britanniques. Si la communauté européenne – puis l’Union européenne – est devenue si libérale sur le plan économique, ils y sont pour quelque chose. D’autre part, les Britanniques, comme les Français, sont soucieux de la sécurité européenne, de l’aspect militaire.

Vous êtes français, né en Ecosse. Vous êtes-vous questionné sur votre identité à travers le Brexit ?

Dès que l’on parle d’identité, il y a deux postures qui me semblent critiquables. La première, c’est de dire qu’il ne faut pas en parler, que c’est un sujet dangereux, que c’est l’extrême droite… Je ne le pense pas. La seconde, c’est de considérer l’identité comme quelque chose de gravé dans le marbre. Or les identités existent et bougent. Tous ceux qui voient une identité unique et sectaire se trompent.

Être ou ne pas être Européen, les Britanniques et l’Europe du XVIIe siècle au Brexit, éditions Belin, octobre 2018