Coronavirus : Transports mondialisés vs coopération internationale… Les épidémies sont-elles plus difficiles à gérer aujourd’hui ?

MALADIE Vols d’avions, population mouvante, hypermobilité… Les épidémies sont-elles potentiellement devenues incontrôlables ?

Jean-Loup Delmas

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Les vols d'avions rendent-ils les épidémies plus incontrôlables que par le passé ?
Les vols d'avions rendent-ils les épidémies plus incontrôlables que par le passé ? — TASS/Sipa USA/SIPA
  • Les épidémies sont-elles davantage incontrôlables dans un XXIe de l’hypermobilité et des vols entre continents ?
  • Si cette théorie n’est pas dénuée de fondements, elle oublie néanmoins que la communication et l’aide entre pays se sont encore plus développés.
  • « 20 Minutes » a interrogé deux experts de la santé, pour qui les risques d’épidémies n’ont au contraire jamais été aussi gérables qu’aujourd’hui.

Tous les films catastrophes mettant en scène des épidémies jouent sur ce ressort scénaristique : comment gérer une pandémie quand l’homme ne s’est jamais autant déplacé qu’aujourd’hui et que le virus peut passer de l’Europe à l’Amérique en un seul vol d’avion de quelques heures ?

Avec notre supermobilité contemporaine, les épidémies se répandraient donc de façon beaucoup plus incontrôlable que par le passé. Un raisonnement pas si stupide, confirme Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève. Son équipe a même développé des travaux de modélisation mathématique permettant de montrer le rôle des transports aériens dans la diffusion des agents infectieux. Et spoiler alert : le virus testé se répand très rapidement.

Une communication mondiale bien meilleure

Un institut nord-américain a quant à lui publié il y a quelques mois une simulation sur ordinateur d’un virus à la diffusion proche de celle de la grippe espagnole, qui avait fait 50 millions de morts à travers le monde au début du XXe siècle, selon les estimations de l’Institut Pasteur. Le résultat, saisissant et quelque peu inquiétant, est visible ici.

Mais inutile de voir le verre à moitié vide. Il n’y a pas que nos moyens de transport qui se sont développés, il y a aussi et surtout nos communications et notre organisation. Et ça change tout. Pas la peine d’ailleurs de remonter à des siècles en arrière pour constater les progrès. La situation s’est nettement améliorée depuis le cas de Sras (Syndrome respiratoire aigu sévère lié au coronavirus) en 2003 en Chine, une épidémie qui avait fait plus de 8.000 morts. « On tire quelques leçons des échecs passés. Le Sras avait été caché pendant de longues semaines par la Chine à la communauté internationale. L’Organisation mondiale de la santé ( OMS) se montre aussi beaucoup plus réactive », note Antoine Flahault.

Echanges et coordination

« Le Règlement sanitaire international a été créé pour soumettre à des experts internationaux les données de cas d’épisode suspect comme celui à Wuhan, et permettant de déclarer ou non l’état d’urgence de santé publique. Tout est aujourd’hui très surveillé », rassure Michèle Legeas, enseignante à l’EHESP et spécialiste de l’analyse et de la gestion des situations à risques sanitaires. Ce sont en effet 194 pays qui ont signé ce Règlement sanitaire international, offrant une couverture mondiale de la santé.

Une preuve de l’efficacité de l’OMS et de ce qu’elle permet de gérer en coopération. L’organisme date de 1948 et se montre, des décennies plus tard, toujours plus « déterminant dans la coordination des opérations et la centralisation d’une information évolutive et profuse diffusée en temps réel », affirme le directeur d’institut. Même s’il rappelle qu’il ne faut pas non plus surestimer ses capacités : l’institution a un budget inférieur à celui d’un gros hôpital universitaire d’Europe ou des Etats-Unis.

Aide internationale

Qu’importent les finances, cette coopération mondiale permet notamment d’aider les pays les plus pauvres à endiguer les épidémies locales avant qu’elles ne se répandent. Les cas d’Ebola, contenus aux frontières nationales et rapidement maîtrisés, sont de bons exemples pour Michèle Legeas.

Même les pays plus massifs économiquement bénéficient de cette aide. « Aussi puissant et équipé soit-il, aucun Etat ne peut enrayer seul une telle émergence épidémique », rappelle Antoine Flahault dans le cas du coronavirus. Une leçon de modestie bien visible au vu des moyens mondiaux mis en place dernièrement : « La Chine a besoin d’une collaboration scientifique internationale et d’une mobilisation des énergies et des compétences pour contrôler le phénomène avant qu’il ne prenne une ampleur plus vaste. Elle en a bien pris conscience en avertissant l’OMS, semble-t-il sans délai. »

La fin des grandes pandémies ?

Au-delà des alliances et des aides internationales, c’est aussi la rapidité d’exécution qui a fait un bond en avant. « Aujourd’hui, un phénomène comme la grippe espagnole, qui a commencé doucement avant de prendre une ampleur mondiale, me semble impossible, déclare Michèle Legeas. De toute manière, même l’épidémie de Sras, qui avait été masquée, a finalement été assez bien contrôlée et maintenue dans un petit périmètre. Aujourd’hui, dès les quatre – cinq premiers cas, les autorités mondiales sont averties et peuvent prendre des dispositions. »

On gère également mieux les individus déjà atteints, limitant drastiquement, au-delà du nombre de cas touchés, le nombre de cas graves. « La prise en charge s’est nettement améliorée et la priorité est autant de ne pas répandre plus le virus que de minimiser ses effets pour les personnes déjà touchées », note l’enseignante.

Si bien que pour elle, une pandémie grave à l’échelle mondiale serait désormais quasiment impossible. « Si on parle d’un virus naturel, j’ai beaucoup de mal à voir comment la coopération mondiale pourrait ne pas le gérer. D’autant plus que pour les virus, on arrive à développer des vaccins​ assez rapidement. Il peut y avoir des épidémies faisant encore de nombreux malades, mais l’époque avec des épidémies faisant de nombreux malades graves me semble révolue. » Les grippes espagnoles et autres appartiendraient donc désormais uniquement aux livres d’Histoire. Et les films catastrophes n’ont jamais semblé aussi peu réalistes. Tant mieux.