« Ils ne veulent pas payer la facture »… Les Canadiens refroidis par l’arrivée de Meghan et Harry

VU DE LA-BAS Si le duc et la duchesse de Sussex bénéficient d’un certain capital sympathie, leur arrivée suscite des inquiétudes parmi les Canadiens

Souen Léger

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Meghan et Harry en visite à la Maison du Canada, à Londres, le 7 janvier 2020.
Meghan et Harry en visite à la Maison du Canada, à Londres, le 7 janvier 2020. — DANIEL LEAL-OLIVAS / POOL / AFP
  • Harry a rejoint récemment son épouse Meghan et leur fils Archie au Canada, après que le couple a décidé d’abandonner son rôle central au sein de la famille royale britannique.
  • Malgré la sympathie du pays pour ces nouveaux arrivants, l’accueil n’est pas unanime.
  • « Un grand nombre de Canadiens sont très heureux de savoir que Meghan et Harry vont s’établir ici, mais ils ne veulent pas payer la facture liée à leur protection », confirme notamment l’ex-ministre québécois Benoît Pelletier.

De notre correspondante à Montréal (Canada),

Harry, Meghan et Archie sont enfin réunis au Canada. Mais, après deux semaines de tempête médiatique et familiale à la suite de l’annonce de la mise en retrait du couple, le trio y trouvera-t-il un havre de paix ? L’accueil est en tout cas loin d’être unanime dans ce pays membre du Commonwealth, grand comme quinze fois la France. Et notamment concernant l’aspect financier.

« Nous souhaitons la meilleure des chances à Meghan et Harry dans leur souhait de devenir financièrement indépendants », écrit ainsi la Fédération canadienne des contribuables dans une pétition déjà signée par 80.000 personnes. Après ces politesses, elle demande au Premier ministre, Justin Trudeau, « de s’assurer que l’argent des contribuables ne sera pas utilisé pour supporter » le couple, ceci étant « incompatible » avec le nouveau mode de vie de la famille. Preuve que le sujet est sensible, près de trois Canadiens sur quatre refusent d’ailleurs de débourser le moindre cent pour participer à de tels frais, selon un récent sondage de l’institut Angus Reid.

Le débat sur la monarchie relancé

« Un grand nombre de Canadiens sont très heureux de savoir que Meghan et Harry vont s’établir ici, mais ils ne veulent pas payer la facture liée à leur protection », ajoute le constitutionnaliste et ex-ministre québécois Benoît Pelletier. Une inquiétude dont plusieurs journaux, francophones comme anglophones, se sont fait l’écho. Mais le quotidien Globe and Mail va même plus loin. Le 13 janvier, il publiait un éditorial expliquant pourquoi « cela va plus loin que la possibilité, pour le gouvernement fédéral, de devoir trouver quelques millions de dollars supplémentaires ». Selon l’équipe éditoriale, qui souhaite garder les membres de la famille royale à distance pour maintenir une monarchie « virtuelle », accueillir le duc et la duchesse de Sussex « ne correspond pas à la nature des relations établies de longue date entre le Canada et la Grande-Bretagne, et [entre] le Canada et la Couronne ».

Un avis que ne partage pas le professeur Benoît Pelletier. « La monarchie est bien vivante et bien appréciée au Canada », assure-t-il. « Les pouvoirs du monarque sont essentiellement symboliques, tout comme ceux du gouverneur général et des lieutenants-gouverneurs, mais pas seulement ». Si la sympathie pour la famille royale n’est pas discutée, en soi, par les éditorialistes canadiens, l’arrivée de Harry et Meghan ravive donc, on l’a compris, les débats sur la monarchie constitutionnelle, à l’heure où 45 % des Canadiens ne souhaitent pas conserver ce régime à l’avenir, selon le même sondage réalisé par Angus Reid auprès de 1.200 personnes.

Au magasin de journaux Multimags, à Montréal, le Megxit fait la une des journaux people, le 20 janvier 2020.
Au magasin de journaux Multimags, à Montréal, le Megxit fait la une des journaux people, le 20 janvier 2020. - SL

Choc des cultures et confusion

Au Québec, où cette proportion bondit à 69 %, l’arrivée du couple passe quasiment inaperçue en dehors des kiosques à journaux. Et Nicole Madore, propriétaire du Magasin général du Vieux-Montréal, pense savoir pourquoi. « On me propose parfois de vendre des souvenirs dans un style British ou "police montée", mais ici, ça ne nous parle pas. C’est sans doute plus proche de la culture anglophone », explique la commerçante. Qui prévoit tout de même d’acheter quelques produits à l’effigie de la famille royale, afin de les tester dans les prochains jours. La nouvelle vie de Harry et Meghan au Canada fait aussi réagir du côté des indépendantistes du Bloc québécois. « J’ai déjà un abonnement à Netflix, alors je pense que Netflix devrait financer la saison 4 de The Crown » (pour participer aux frais engendrés par la venue du couple), a ironisé le chef du parti, Yves-François Blanchet, cité dans La Presse. Une question d’argent, encore une fois.

Chez le marchand de journaux, ces emballements ne font pas rire tout le monde. « J’espère que le débat ne va pas déraper et que cette affaire ne prendra pas trop de place au niveau médiatique, au détriment de questions de fond plus importantes », réagit sur place Daphné Brouillet, professeure de cinéma et de communication, pour qui « le système monarchique actuel est désuet ». « Nous sommes peu conscients de la mécanique à l’œuvre et de nos devoirs envers la famille royale », poursuit la Montréalaise, regrettant la confusion dans les discours politiques et médiatiques sur le sujet. Plusieurs éléments restent en effet dans le flou, à commencer par le montant de la facture pour assurer la sécurité du couple et de leur enfant, évalué entre 1,7 million et 10 millions de dollars par année.

Pas de passe-droit pour l’immigration

Contrairement à ce qu’annonçaient certains médias britanniques, Justin Trudeau n’a pas encore confirmé à la reine Elisabeth la prise en charge par le Canada de ces frais de sécurité. « Nous les soutenons dans leur décision, mais nous avons aussi des responsabilités », a déclaré le Premier ministre le 13 janvier dans une interview au réseau Global News, précisant qu’un « certain nombre de décisions » restaient à prendre par la famille royale et par les Sussex eux-mêmes.

Sur le terrain de l’immigration, qui suscite aussi quelques tensions dans un pays qui a accueilli en 2018 plus de 321.000 nouveaux immigrants, le gouvernement se montre plus clair. « Pour devenir des résidents permanents légaux du Canada, ils devraient présenter une demande dans le cadre de nos processus d’immigration normaux », affirme ainsi le ministère fédéral de l’Immigration à Radio Canada. De fait, ni le duc de Sussex ni son épouse n’ont automatiquement le statut de citoyen canadien.

Scandale environnemental en vue ?

Ces formalités administratives n’empêchent pas le couple de se projeter en Colombie-Britannique (Ouest), où ils se trouvent déjà. Selon The Sun, l’ex-actrice américaine aurait repéré une luxueuse propriété en bordure du Pacifique, affichée à 25 millions d’euros. « S’ils restent au Canada et qu’ils voyagent moins, ils pollueront moins, c’est toujours ça de pris », essaye de positiver Daphné Brouillet. Pour certains observateurs, l’empreinte écologique du couple, qui souhaite vivre entre l’Amérique du Nord et le Royaume-Uni, pourrait créer la polémique dans un pays où, selon un sondage de l’institut Environics réalisé en octobre 2019, l’environnement est au sommet des préoccupations des citoyens.

Mais d’autres défis accaparent déjà la famille. Alors que la pression médiatique a grandement pesé dans leur décision de prendre le large, le couple se dit d’ores et déjà épié par les paparazzis sur l’île de Vancouver. Soutenus par leur voisinage dans la commune de North Saanich, où se trouve leur résidence actuelle, ils bénéficient d’un certain « capital sympathie » et de l’appui de plusieurs titres de presse anglophones, comme le Toronto Star et le National Post.

Les Sussex… à Sussex ?

A l’autre bout du pays, au Nouveau-Brunswick précisément (Sud-Est), un maire espère quant à lui recevoir leur visite. Il s’agit de l’élu de… Sussex. Considérée comme la capitale de la production laitière dans les provinces maritimes, la commune de 4.000 habitants est sous les feux des projecteurs depuis que la publication satirique The Manatee l’a proposée comme lieu de résidence pour la famille princière.

Pour l’heure, la famille a probablement d’autres priorités, comme éviter que le « Megxit » ne suscite autant d’émoi de ce côté de l’Atlantique.