«Avec Obama, on est sans doute sorti de l'ère du 11-Septembre»

INTERVIEW Catherine Durandin, directrice de recherches à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), revient sur les conséquences de l'élection d'Obama en matière de politique étrangère...

Recueilli par Mathieu Grégoire

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Barack Obama lors de son discours à Berlin, le 24 juillet 2008
Barack Obama lors de son discours à Berlin, le 24 juillet 2008 — REUTERS/Tobias Schwarz

He did it. Obama deviendra en janvier le 44e président des Etats-Unis. Le monde entier s’enthousiasme. Mais pourquoi, exactement? Et ne s’avance-t-on pas trop sur sa capacité à changer la face des relations internationales? Catherine Durandin, directrice de recherches à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), revient sur les conséquences de l’élection d’Obama en matière de politique étrangère.

Une journée historique...
C’est une très belle histoire de démocratie, tout simplement. La victoire d’Obama est un modèle de repolitisation de toutes les communautés américaines, de nombreux Américains se sont reconnus dans leur identité nationale, dans leur vie politique à travers le vote. C’est une leçon basique, fondamentale, je vais au bureau de vote, je fais la queue, et je participe au fonctionnement démocratique. C’est une leçon de démocratie et d’intégration nationale, qui pourrait inspirer bien d’autres pays, à commencer par le nôtre.

Les attentes en Obama sont tellement fortes à l’étranger... Vous n’avez pas peur de la désillusion?
Ce jour est un grand moment de vie politique. On reviendra bien sûr à la réalité. Mais au vu de son voyage l’été dernier en Europe et au Proche-Orient, et notamment son discours de Berlin, on peut être optimiste. Barack Obama est capable de comprendre la pluralité des mondes et des cultures. Il va instaurer un dialogue plus réel, plus constructif. On va sortir de l’ère de l’arrogance, du discours méprisant symbolisé par le vice-président Dick Cheney ou l’ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, qui ont réussi à dilapider le capital de sympathie qui s’était porté vers les Etats-Unis après le 11-Septembre.

Va-t-on vers une autre diplomatie américaine?
Obama a une façon nouvelle de voir les choses. C’est quelqu’un qui comprend l’altérité, qui convient que tout le monde n’est pas un cowboy. Il maîtrise les attaches, les mémoires, ménage les susceptibilités. Et cela rassure. Potentiellement les choses sont négociables. Le revirement de Hugo Chavez, qui tente de renouer le dialogue ce mercredi, est très intéressant. Les Etats-Unis ne sont plus dans la mobilisation totale contre l’ennemi protéiforme.

La fin de la peur de l’autre?
Je suis peut-être optimiste... mais le fait que l’Ohio, la Floride, où vit une forte population blanche âgée, aient été remportés par Obama, montre qu’on est passé à d’autres priorités. On est sans doute sorti de l’ère du 11-Septembre. Les débats ont été d’un tel niveau, notamment à la convention de Denver! De quoi démentir le soi-disant archaïsme des Américains.

Quel est le chantier principal d’Obama?
Il va d’abord réfléchir à la légalisation progressive des immigrants, et s’attaquer à la question des clandestins aux Etats-Unis, en discutant avec le Mexique. On devrait aller vers une légalisation de la présence des 12 millions de clandestins. Il est très attendu là-dessus par la communauté hispanique, qui a finalement voté pour lui après avoir fait le deuil d’Hillary Clinton.

En politique étrangère, il veut quitter l’Irak...
On se dirige sur un désengagement progressif, Obama a parlé de retirer l'essentiel des troupes seize mois après son entrée en fonction, mais je ne sais pas si c’est tenable. C’est vraiment rapide vu l’ampleur des forces déployées depuis 2003.

Et l’Afghanistan?
Là, il va redéfinir la stratégie, et notamment avec les Européens, qui ne devra plus être seulement militaire. La guerre insurrectionnelle actuelle n’est pas efficace.

Obama est ferme sur le Pakistan et l’Iran...
Il a une position très radicale sur le Pakistan, qui lui a valu d’être chahuté. Tout dépend en fait de la volonté d’Islamabad de surveiller sa frontière avec l’Afghanistan, et de l’évolution politique. S’ils sont laxistes, il fera intervenir les forces américaines. C’est sans doute le dossier le plus complexe. Il n’y a aucune solution sur le court terme. D’autant plus que les bavures de la coalition dans la région sont nombreuses. Il y en a encore eu une ce mercredi matin, alors que c’était encore la fête aux Etats-Unis. Quant à l’Iran, il refuse catégoriquement l’idée du nucléaire militaire, il mettra des conditions drastiques. Des relations bilatérales sont néanmoins envisageables, voire à trois avec Moscou. Ça dépend vraiment de la Russie...

Quelles relations avec l’UE?
On va vers un travail commun sur trois pôles: Irak, Afghanistan et Proche-Orient. Il y a des convergences, une dynamique peut prendre, sachant que les liens stratégiques transatlantiques sont forts, comme l’a montré l’intégration des pays de l’Europe de l’Est à ce niveau.

Et avec la France...
Le dialogue a déjà été renoué. Il y a eu une volonté manifeste de Nicolas Sarkozy de discuter à nouveau avec les Etats-Unis, d’en finir avec une anti-américanisme un peu primaire. Cela devrait continuer.