Affaire Carlos Ghosn : Une fuite « injuste », toujours un « prévenu »… Comment l’ex-patron est-il vu au Japon après sa fuite ?

JAPON L’opinion nipponne juge durement celui qui a réussi à échapper au système judiciaire qu’il critiquait

Mathias Cena

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Un écran géant diffuse un programme d'informations où apparaît Carlos Ghosn, le 9 janvier 2020 à Tokyo.
Un écran géant diffuse un programme d'informations où apparaît Carlos Ghosn, le 9 janvier 2020 à Tokyo. — AFP
  • Poursuivi par la justice japonaise, Carlos Ghosn a fui le pays vers le Liban fin décembre, puis a organisé une conférence de presse pour s’expliquer le 8 janvier à Beyrouth.
  • Sa fuite, largement critiquée par le gouvernement et les médias nippons, est perçue comme injuste par la population, notamment à cause du fait que seule une personne riche pouvait l’organiser.
  • Le système judiciaire japonais, mis en lumière dans cette affaire, ne semble pas prêt à être remis en question.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

Si le procès de Carlos Ghosn, dont les avocats viennent de jeter l’éponge, n’aura sans doute jamais lieu dans un tribunal japonais, l’opinion publique nipponne, elle, le juge plutôt sévèrement après sa fuite spectaculaire de l’Archipel, fin décembre. Dans un sondage réalisé par Fuji News Network rendu public en début de semaine, seules 4 % des personnes interrogées disent avoir été convaincues par les critiques de l’ex-patron de l’alliance Renault-Nissan contre le système judiciaire japonais et par la justification de sa cavale.

Le débat sur sa personne ne date pas d’hier, puisqu’avant même ce nouveau développement, « L’opinion au Japon était divisée sur Carlos Ghosn », explique Kenneth McElwain, maître de conférences à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Tokyo. « Il y avait de la bienveillance pour lui, mais d’un autre côté, les personnes accusées de "crime en col blanc" n’inspirent pas beaucoup de sympathie, de même que les riches. Il y avait aussi le sentiment que la justice l’avait traité plus favorablement que la moyenne en lui accordant la liberté conditionnelle. » Illustration avec un sondage de TV Asahi réalisé en mars dernier, après la première sortie de prison de Carlos Ghosn, à l’issue de 108 jours de détention, et dans lequel la question suivante était posée : « Pensez-vous qu’il était nécessaire de le détenir pendant trois mois et demi ? ». Plus de la moitié (54 %) des personnes interrogées avait répondu par l’affirmative.

La fuite de Carlos Ghosn au Liban fin décembre, vertement critiquée par les autorités et les médias japonais, n’a évidemment guère arrangé les choses. « Elle a été vue comme "injuste", car possible seulement pour un étranger, qui n’a pas besoin de retourner au Japon, et pour une personne disposant de moyens considérables, reprend le chercheur spécialiste de l’opinion publique. Il me semble aussi que depuis, la thèse selon laquelle il était un bouc émissaire, alors que d’autres responsables également mouillés n’ont pas été inquiétés, a un peu disparu ». Signe – insolite – du changement de perception de la population vis-à-vis de Carlos Ghosn ces derniers mois, Yuka, employée à la direction des ressources humaines d’une grande entreprise, nous raconte : « On avait failli appeler notre chien "Ghosn", parce que mes parents travaillaient tous les deux chez Nissan. Heureusement, on avait finalement trouvé autre chose ».

« Ses critiques ont pu être vues comme une simple excuse à sa fuite »

La conférence de presse très médiatisée, le 8 janvier à Beyrouth, de celui qu’on continue à appeler au Japon « le prévenu Ghosn », a-t-elle fait bouger les lignes ? Tout d’abord, elle a provoqué l’ire de la ministre nipponne de la Justice, Masako Mori, qui s’est exprimée sur le sujet à deux reprises dans les heures qui l’ont suivie. Mais l’exercice de Carlos Ghosn, destiné avant tout à exposer sa vérité devant le monde entier, n’a finalement connu qu’un retentissement modéré dans l’opinion japonaise.

Commencée à 22h, heure locale, et tenue en quatre langues, la conférence de presse a été peu suivie en direct dans l’Archipel, et n’a évidemment pas rencontré d’écho positif dans la presse, furieuse de s’être vu refuser l’entrée – à trois exceptions près. « Les commentaires sont surtout arrivés le lendemain, dans les émissions télévisées du matin, où beaucoup d’anciens procureurs ont été invités à s’exprimer, note Kenneth McElwain. La pression venue de l’étranger peut être à l’origine de changements. Mais dans ce cas, au sujet du système judiciaire, je suppose qu’elle est plus efficace quand elle ne vient pas de la personne mise en examen. Les critiques formulées par Carlos Ghosn ont pu être vues comme une simple excuse à sa fuite. »

Dans les heures qui ont suivi la prestation de l’ex-patron, les médias japonais, privés d’accès et d’interviews, ont donc surtout évoqué l’événement à travers les mots des journaux étrangers. Le New York Times, qui relevait que les documents qu’il projetait pour sa défense étaient trop petits pour être lisibles, a notamment été cité. Les articles se sont aussi multipliés sur les « à-côtés », surtout négatifs : les potentiels démêlés de Carlos Ghosn avec la justice libanaise pour une visite en Israël en 2008, l’histoire de la condamnation à mort de son père au Brésil dans les années 1960… Ou encore une interview de l’ex-patron au journal brésilien O Estado de S. Paulo, dans laquelle il attribue le succès de sa fuite à sa « rapidité » pour la préparer, ajoutant : « Les Japonais ne sont pas rapides. Ils ont besoin de beaucoup de préparation, de planification et de compréhension. »

« Malaise » devant les critiques uniformes

Ces derniers jours, plusieurs médias sont revenus plus en détail sur le « cas Ghosn », pour décrypter la conférence de presse auprès des lecteurs japonais. Le Toyo Keizai a ainsi publié ce mardi un texte expliquant le contexte social au Liban et les critiques de Carlos Ghosn sur ses conditions de détention, dans des termes parfois surprenants. « Beaucoup à l’étranger, en découvrant le système judiciaire japonais à l’occasion de sa conférence de presse, ont pensé qu’il était "horrible". Dans plusieurs pays d’Europe, la prison n’est en effet pas considérée comme un lieu de punition mais de réhabilitation. Il n’est pas rare d’y voir des prisons qui ressemblent davantage à des hôtels de luxe ou des cottages entourés de verdure, avec des télévisions et des étagères à livres dans les chambres et des gardiens sensibilisés aux droits de l’homme, au point qu’on se demande si ce sont vraiment des prisons », peut-on y lire.

L’avenir du débat sur une possible réforme de la justice japonaise préoccupe aussi ceux qui la réclament de longue date dans le pays. Sur le site du Gendai Business, un journaliste économique, tout en condamnant la fuite de Carlos Ghosn, fait ainsi part de son « malaise » devant les critiques uniformes adressées à l’ex-dirigeant. Procureurs, responsables de Nissan, journaux et télévisions, « comme s’ils étaient possédés par le nationalisme, refusent tous d’entendre les propos du fugitif, écrit-il. Si l’on n’adopte pas une attitude un peu plus sereine, on perdra une occasion d’avancer sur la question en suspens de la réforme du système judiciaire. »