Iran : « Que va-t-il se passer maintenant que l’ensemble de la population sait que le gouvernement lui a menti ? »

INTERVIEW Pour Jonathan Piron, historien et politologue spécialiste de l’Iran, le pouvoir joue la montre, du moins pour le moment

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Manifestation étudiante en Iran cette semaine
Manifestation étudiante en Iran cette semaine — ATTA KENARE / AFP
  • L’Iran est traversé par des contestations sociales envers le gouvernement en place, principalement par des étudiants. Pour le moment, le pouvoir n’utilise pas une répression trop massive, loin notamment de celle employée en novembre 2019, qui avait fait des centaines de morts.
  • Est-ce un changement majeur en Iran en raison de ses difficultés géopolitiques extérieures ?
  • Pour Jonathan Piron, historien spécialiste de l’Iran, il faut y voir surtout un changement dans la contestation avant de lire une modification de la répression.

Les manifestations en Iran se multiplient ces dernières semaines. Si certaines ont visé les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, une contestation sociale cible depuis plusieurs jours le pouvoir en place.

Le gouvernement iranien a pu bénéficier d’une accalmie en interne, le pays se réunissant en union sacrée après la mort du général Qassem Soleimani, tué par les Etats-Unis. Mais la donne a changé après que le pouvoir reconnaisse sa responsabilité dans le crash d’un avion de ligne ukrainien, détruit « par erreur » par un missile de Téhéran le 8 janvier. L’avion contenait 82 Iraniens ainsi que des Canadiens et des Ukrainiens. Depuis, la colère gronde à nouveau.

Une agence de presse locale a rapporté que les contestataires de dimanche, surtout des étudiants, avaient ainsi crié « Mort au dictateur ! » et scandé des slogans hostiles aux Gardiens de la révolution, l’armée idéologique iranienne. Des images sur les réseaux sociaux ont montré par ailleurs des manifestants contournant des drapeaux américains placés au sol au lieu de les piétiner.

Ce n’est pas la première fois que la jeunesse du pays cherche à faire entendre son mécontentement. Par le passé, les manifestations étaient écrasées dans le sang rapidement. Le scénario pourra-t-il changer cette fois ? Pour Jonathan Piron, historien et politologue spécialiste du Moyen-Orient et plus spécifiquement de l’Iran, il ne faut pas surestimer le mouvement actuel, plus esseulé qu’il n’y paraît.

Le gouvernement iranien laisse pour le moment assez de marge aux manifestants, loin de la répression de novembre 2019. Y a-t-il du changement dans sa manière de traiter la contestation sociale, au vu du contexte géopolitique actuel ?

Il faut plus voir le gouvernement jouer la montre et miser sur la dissipation du mouvement qu’un changement dans sa politique de répression. Pour le moment, les manifestations de ces derniers jours ne concernent qu’une catégorie de personnes spécifique et dans des lieux précis, à savoir les étudiants des universités. Premièrement, c’est une part de la population iranienne qui a toujours eu l’habitude d’être contestataire, donc le gouvernement n’est pas inquiet. Ensuite et surtout, c’est une mobilisation assez restreinte, qui ne touche pas toutes les catégories sociales et ne concerne pas tous le pays, pas comme le scénario de novembre dernier par exemple.

Les manifestations actuelles ne sont-elles pas différentes des précédentes malgré tout ?

Ce qu’il y a de neuf, c’est le sentiment de colère envers le pouvoir en place, qualifié de menteur et d’incompétent. Les étudiants ont toujours eu ce reproche, mais désormais il y a une preuve tangible pour appuyer ce propos : l’échec total du crash de l’avion, et le mensonge qui en a découlé. La question désormais, c’est que va-t-il se passer maintenant qu’il y a eu cette démonstration et que l’ensemble de la population a pu voir que le gouvernement lui a menti et ne s’est pas montré infaillible, comme il l’a toujours prétendu ? Comment le reste du pays, hors étudiants, va réagir à ce que tous considèrent comme une trahison ?

On voit des drapeaux américains ne pas être piétinés, des accusations de dictature envers le pouvoir… Le patriotisme exacerbé sur lequel a compté l’Iran pour gérer ses crises internes est-il terminé ?

C’est vrai que le pouvoir ne peut plus s’appuyer sur le sentiment d’unité nationale sur lequel il a toujours capitalisé. Néanmoins, il ne faut pas voir les manifestants étudiants comme voulant s’émanciper de l’Iran. Dans un communiqué ces derniers jours, les principaux manifestants ont indiqué à la fois leur colère contre le pouvoir en place, mais également leurs vives critiques contre les Etats-Unis, qualifiés d’impérialistes. Ils considèrent que les Américains, avec leurs sanctions, sont responsables de la situation actuelle. Donc l’attachement à l’Iran est encore très marqué, c’est seulement le pouvoir qui est contesté.

Quel futur pour cette mobilisation et pour la contestation sociale en Iran ?

Ce qu’il reste à voir, c’est si la manifestation s’embrase et touche tout le pays ou non. Là, il sera intéressant de voir comment le pouvoir y réagira et y répondra. Néanmoins, novembre 2019 est passé par là, les manifestants ont bien vu la force de la répression, et il y a une crainte massive que cela ne se reproduise au sein de la population. Tout le monde a peur d’un régime syrien bis qui massacre sa population si elle se révolte trop.

Cette crainte suffira-t-elle à paralyser la population ? En tout cas, si le pouvoir a l’habitude d’être confronté à des manifestations légères, il y a également de plus en plus de contestations plus larges qui englobent le pays, et à des fréquences de plus en plus rapprochées. Et ça, le pouvoir en a peur.