Joe Biden, un poids lourd au côté d'Obama

PORTRAIT Dans le sillage de Barack Obama, le vieux routier de la politique américaine accède à 65 ans, à la vice-présidence...

M.Gr.

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Conscients de la pente dangereuse vers laquelle les républicains essayent de les entraîner, les démocrates ont envoyé le numéro deux du ticket, Joe Biden, pour faire barrage.
Conscients de la pente dangereuse vers laquelle les républicains essayent de les entraîner, les démocrates ont envoyé le numéro deux du ticket, Joe Biden, pour faire barrage. — Robyn Beck AFP

Comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, Joe Biden, qui deviendra officiellement le nouveau vice-président des Etats-Unis en janvier prochain, a été réélu sénateur du Delaware. Cette journée est le couronnement de la carrière d'un vieux routier de la politique nationale. Et arrive comme un soulagement après une campagne difficile et paradoxale. Homme de l'ombre, il se retrouva complètement éclipsé par Sarah Palin, sa vis-à-vis républicaine. Mais les rares fois où il prit la lumière de la campagne, ses gaffes furent éclatantes, et l'image de ce glorieux sénateur, depuis 1972, considéré comme un sage de la Nation, un peu écornée. Ce clair-obscur reflète précisément les aléas de sa très longue carrière politique.

Joe l’inconnu
Fin août, les Américains se sont jetés sur l’autobiographie de Joseph Robinette Biden, fils d’un vendeur de voitures de Pennsylvanie. «Promises to keep», réédité en format poche, est devenu en quelques jours un best seller, un an après être sorti dans l’anonymat le plus complet. Joe Biden est un pilier de Capitol Hill, à Washington, un de ces parlementaires les plus assidus qui ont refait la face législative des Etats-Unis à coups d’amendement. Mais question popularité, le sénateur du Delaware reste à mille lieux de son compère Barack Obama.

Joe le spécialiste
Le «washingtonien» connaît ses dossiers sur le bout des doigts. Après avoir dirigé la commission de la Justice du Sénat (il a réformé en profondeur le code pénal, donné des moyens sans précédents à la police fédérale, combattu les violences domestiques), Biden règne désormais sur celle des Affaires étrangères. Un domaine qu’il a toujours maîtrisé. De Brejnev à Chirac en passant par Gromyko, Milosevic, Mitterrand, Kissinger ou Kossyguine, le colistier a traité d’égal à égal avec les plus grands et trempé dans certains des dossiers les plus chauds de la diplomatie américaine depuis 35 ans: guerre froide, Bosnie, Lybie… Sa position sur l’Irak a toujours été réservée. Il a voté contre l’opération Tempête du désert en 1991. En 2003, il a approuvé l’intervention, avant de se rétracter très rapidement et de critiquer à l’envi les faucons. Il n'a pas perdu la main. En août dernier, il fut le premier officiel américain à discuter avec Mikhail Saakashvili, le président géorgien, alors que le conflit entre la Russie et la petite républicaine caucasienne prenait fin.

Joe le malchanceux
L’éternel sourire en coin de Biden, mi-enjôleur, mi-moqueur, cache plusieurs drames. Le 7 novembre 1972, après une campagne à l’arraché, tricotée avec des bouts de ficelle par sa sœur Valérie, qui tapait les tracts à la machine, Joe est élu sénateur à seulement 29 ans. Un record, mieux encore que le juvénile Obama. Le bonheur sera de courte durée. Le 18 décembre 1972, sa femme Neilia et sa fille Noémie, âgée de 13 mois, meurent dans un accident de voiture alors qu’elles vont faire des achats pour Noël. Beau et Hunter, ses deux fils, sont grièvement blessés. Biden prêtera son serment de sénateur à l’hôpital, directement à leur chevet. Il raconte sa souffrance dans son livre: «La nuit, je marchais, j’allais où je pensais avoir une chance de me battre avec quelqu’un… Je ne savais pas que je pouvais être capable d’une telle rage. Je pensais que Dieu m’avait joué un horrible tour.» Dieu lui jouera un nouveau tour en 1988. Les médecins découvrent qu'il souffre de deux anévrismes cérébraux, dont les conséquences pourraient être fatales. Biden reste cloué 7 mois sur un lit d’hôpital. Il en sort prêt à tout casser.

Joe le gaffeur
Bretteur invétéré qui aime haranguer les foules ouvrières, n’hésitant pas à lâcher parfois un juron en fin de meeting, Biden se laisse parfois emporter dans son élan. Cela lui a coûté ses chances lors des primaires démocrates pour la présidentielle de 1988. Comme souvent, il s’emballe lors d’un discours, disserte avec passion sur le monde du travail, emprunte des passages entiers d’un texte de Neil Kinnock, le leader des travaillistes britanniques. Il l’a déjà utilisé, à chaque fois il a cité l’auteur. Pas celle-là. La presse lui tombe dessus, à crayons non raccourcis, brise la trajectoire du jeune Biden, jugé trop arrogant, en retrouvant des vieilles histoires de plagiat à l’université ou de CV gonflé. Brièvement candidat pour le cru 2008, Biden prend le temps de s’illustrer. A propos d’Obama, il dérape: «C’est le premier Africain-Américain qui sait s’exprimer, intelligent, propre sur lui, au physique agréable.» Le gendre idéal décida finalement de passer l’éponge.

Joe le tiraillé
Biden avait pour effectif d’étoffer le bleu Obama face au vétéran McCain, dans un duel entre «vieux» du Sénat et entre vieux amis. En 2004, Biden avait conseillé à Kerry de prendre McCain comme colistier, pour emporter les swing states. En 2008, Biden a attaqué son copain, mais s’est refusé aux coups bas. Il a critiqué le spot démocrate expliquant que McCain avait dû mal à se servir d’un ordinateur, le qualifiant de «terrible erreur». Plutôt à l’aise lors du débat télévisé contre Sarah Palin - il lui opposa son ouverture d’esprit de catholique favorable au droit à l’avortement-, celui qui expliqua qu’Hillary aurait peut-être été un meilleur choix que lui, a quand même sorti la plus jolie bêtise de la campagne. En pleine tempête financière, en septembre dernier, il conta sur CBS ce passage fameux de l’histoire américaine où Franklyn D. Roosevelt rassura en direct à la télé les Américains en déclamant la non moins célèbre formule «Hey, voilà ce qu’il nous arrive». L’anecdote était belle. Trop belle: la télé n’existait pas à l’époque du krach de 1929, et Hoover était président, pas Roosevelt.