VIDEO. Tensions Iran - Etats-Unis : Vers une « massification des conflits par procuration » entre les deux pays

INTERVIEW Si une guerre « conventionnelle » est improbable entre l'Iran et les Etats-Unis, les théâtres d’affrontement possibles ou déjà bien en place sont nombreux, explique la chercheuse Amélie Chelly 

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Lors des obsèques du général Qassem Soleimani à Téhéran, cette fin de semaine.
Lors des obsèques du général Qassem Soleimani à Téhéran, cette fin de semaine. — Alireza Mohammadi/AP/SIPA
  • Depuis la mort du général iranien Qassem Soleimani, la tension est montée de plusieurs crans d’un coup avec les Etats-Unis et dans toute la région.
  • Face à l’hyperpuissance américaine, notamment militaire, on voit mal une guerre « conventionnelle se déclencher » selon la chercheuse Amélie Chelly. 
  • Pour elle, le conflit est déjà présent depuis longtemps.

Une troisième guerre mondiale ? Peut-être pas. En tout cas pas immédiatement. Mais l’Orient compliqué est de nouveau entré dans une phase dangereuse depuis que les tensions entre Iran et Etats-Unis sont de nouveaux exacerbées. Mais quelles sont les options de l’Iran face aux Etats-Unis après la mort de l’emblématique général Qassem Soleimani ? 20 Minutes a interrogé Amélie Chelly, chercheuse et autrice de Iran : autopsie du chiisme politique, paru aux éditions du Cerf.

On entend beaucoup depuis quelques jours qu’une guerre conventionnelle entre les Etats-Unis et l’Iran est improbable, les forces étant trop disproportionnées. Vous le pensez aussi ?

Oui, ça me paraît aussi improbable. Mais on est déjà en guerre, depuis longtemps. Ça fait longtemps que vous deux puissances jouent avec des alliés interposés sur des territoires interposés. On vient de voir qu’un des bras droits du général Qassem Soleimani a été assassiné cette nuit. Il était parti prenante dans le conflit yéménite.

On se rend bien compte qu’il y a aussi un face-à-face qui se déplace en Irak plus récemment, au Liban, dans le Golan et ainsi de suite. On aura donc sûrement une résurgence, une intensification et une massification de ces conflits par procuration autour des intéressés.

Ce qui se présente, ce sont donc des « petits conflits » indirects via des groupes liés à l’Iran ?

Oui. Par contre on ne peut pas parler de petits conflits. Le conflit au Yemen est un désastre humanitaire sans précédent. Mais c’est effectivement ce à quoi on devra certainement s’attendre.

Mais avec quels moyens l’Iran peut-il y arriver ?

On devrait assister à une intensification des recrutements et des élans d’exaltés vers les milices chiites. Avec la mort de Qassem Soleimani en martyr, on va voir la reconstitution de certaines milices. La réactivation de la milice Al-Mehdi en Irak, comme Moqtada al-Sadr l’a promis, par exemple. C’est une milice extrêmement violente, extrêmement idéologisée et extrêmement exaltée. C’est surtout ça qui est intéressant : c’est-à-dire que l’Iran, quand elle recrute des troupes à l’extérieur – ça arrive beaucoup ces dernières décennies – le fait surtout via des personnes qui sont exaltées. L’Iran ne recourt absolument pas au mercenariat.

En interne, le régime iranien a aussi les moyens de recruter ?

La menace de Trump de s’attaquer à 52 sites, y compris d’importance culturelle, va le desservir sans le vouloir. Une grande partie de la population iranienne s’est plus ou moins réjouie de la mort de Qassem Soleimani, en tant qu’incarnation de l’exportation de l’idéologie de la République islamique qu’eux-mêmes détestent. Mais quand Donald Trump dit qu’il veut aussi s’attaquer à des lieux culturels, il est en train de se mettre à dos cette partie de la population qui allait pourtant dans son sens.

Il solidifie le front contre lui ?

Vous avez trois postures en Iran. Vous avez ceux complètement acquis aux causes de la république islamique et aux Gardiens de la révolution et qui vénéraient Qassem Soleimani. C’est une marge assez réduite. Ensuite, vous avez ceux qui n’aiment pas forcément la république islamique mais voyaient en Qassem Soleimani l’image d’un héros capable aussi, très patriotiquement, d’étendre l’influence iranienne au-delà de frontières en tant qu’acteur important. C’est une grosse partie de la population.

Enfin, vous avez ceux qui détestent les deux, la république et tous ses pendants, et Qassem Soleimani en fait partie. Des personnes finalement assez raccord avec certaines postures neo-conservatrices américaines. Là, clairement, sur les réseaux sociaux, ce dernier groupe, en entendant les déclarations de Donald Trump qui voudrait viser aussi des cibles culturelles commence finalement à nuancer ses propos et son ralliement à la manœuvre trumpienne.

Au-delà de réponses plus ou moins directes aux Etats-Unis, pourrait-il y en avoir contre d’autres pays occidentaux ? Par exemple vis-à-vis des prisonniers et prisonnières françaises et australiennes en Iran ou contre Israël ? 

Israël c’est sûr. C’est un allié des Etats-Unis sur le terrain, au même titre que l’Arabie saoudite ou d’autres. On pourrait donc assister à des manœuvres malveillantes contre l’Arabie saoudite ou d’autres fomentées à Gaza par exemple. Pour la France, on ne peut pas dire que le pays est un allié des Etats-Unis sur le terrain dans la région. On se rend bien compte qu’il y a un certain nombre d’irritations, de vexations, à l’égard de la France et d’autres pays occidentaux.

Mais ce sont des vexations qui sont relatives à une trop faible volonté politique de faire exécuter la contrepartie des accords sur le nucléaire. Les chercheurs français retenus en otage en Iran, c’est une façon de montrer les muscles, pour dire que l’Iran a rempli sa contrepartie relative aux accords de Vienne et que la France non. En d’autres termes, la France ne parvient pas à avoir les reins assez solides économiquement pour résister à extraterritorialité des sanctions américaines (Washington interdit à toutes les entreprises, quelque soit leur pays d’origine, qui font affaire avec l’Iran de venir aux Etats-Unis, NDLR).