VIDEO. Présidentielle en Algérie : « Ils ont bourré les urnes », « il faut maintenir la pression »… Des milliers de citoyens rejettent les résultats

REPORTAGE Alors qu'Abdelmadjid Tebboune a été élu à la tête de l'Algérie dès le premier tour, les Algériens sont descendus dans la rue ce vendredi pour dénoncer une « élection truquée »

Zahra Rahmouni, à Alger (Algérie)

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Manifestation à Alger après l'élection présidentielle, le 13 décembre 2019.
Manifestation à Alger après l'élection présidentielle, le 13 décembre 2019. — Zahra Rahmouni pour 20 Minutes
  • Abdelmadjid Tebboune, 74 ans et ex-Premier ministre de Bouteflika, a été élu dès le premier tour de la présidentielle en Algérie, avec 58,15 % des suffrages.
  • Selon les chiffres officiels, la participation n’a atteint que 39,83 %, le plus faible taux enregistré lors de présidentielles pluralistes en Algérie.
  • Des centaines de milliers d’Algériens sont à nouveau descendus dans la rue ce vendredi pour dénoncer une « élection truquée ».

Jeudi, au soir du scrutin, c’est dans une grande effervescence, devant les militants et les nombreuses caméras des chaînes de télévision publiques et privées, que Mohamed Laagab, directeur de campagne d’Abdelmadjid Tebboune, annonçait la victoire de ce dernier. Le nouveau président algérien de 74 ans, ancien Premier ministre de Bouteflika – entre mai et août 2017 –, a été élu dès le premier tour avec 58,15 % des suffrages, a annoncé vendredi Mohamed Charfi, président de l’Anie, organisme chargé de garantir la transparence du scrutin. Les résultats définitifs seront annoncés entre le 16 et le 25 décembre. La participation, elle, n’a atteint que 39,83 %. Soit le plus faible taux enregistré lors de présidentielles pluralistes en Algérie, au sein d’une population opposée à la tenue même de l’élection.

Une semaine de colère

Plusieurs manifestations avaient eu lieu tout au long de la semaine. Jeudi, un rassemblement d’opposants au scrutin s’était formé dans le centre de la capitale. Les policiers avaient tenté de contenir les premiers groupes de protestataires en faisant usage de matraques et en interpellant plusieurs personnes, provoquant d’importants mouvements de foule. Plusieurs manifestants avaient été blessés par les forces de sécurité ou en tentant de fuir. Face à l’affluence de manifestants anti-élection – plusieurs dizaines de milliers – les forces de l’ordre avaient finalement battu en retraite et libéré les voies d’accès vers la place Audin et l’esplanade de la Grande Poste, épicentres de la contestation anti-régime qui dure depuis dix mois.

Et ce vendredi, quelques heures après l’annonce des résultats par l’ANIE, des centaines de milliers d’Algériens sont de nouveau sorties dans la rue dans plusieurs villes du pays, pour la 43e semaine consécutive. A Alger, les manifestants ont notamment dénoncé une « élection truquée ».

« Le peuple reste uni pour faire chuter le système »

« Ce président ne me représente pas », estime, dans la foule, un homme qui ne croit pas aux chiffres de participation. « Ils ont bourré les urnes. Ce pouvoir nous a habitués à des scores exorbitants. C’est un non-évènement, nous continuons la lutte. Le peuple reste uni pour faire chuter ce système », ajoute-il.

« Tout ce qu’avait dit Bouregaâ est vrai ! C’est pour ça qu’ils l’ont arrêté », lance une autre manifestante, qui est sûre que le vainqueur a été choisi par le régime. Lakhdar Bouregaâ, vétéran de la guerre d’indépendance algérienne, est en prison depuis plusieurs mois après avoir notamment déclaré que « le pouvoir a déjà le nom du futur président et cherche un moyen pour le légitimer ». Accusé « d’outrage à corps constitué et atteinte au moral de l’armée », l’homme de 86 ans fait partie des centaines de détenus politiques et d’opinion dont le hirak continue de réclamer la libération.

Une « guerre » sans arme

Dans la foule, les manifestants dénoncent toujours la « bande au pouvoir » et mettent à jour leur slogan. Farine sur le nez, certains en proposent aux autres protestataires. « Le peuple veut de la blanche gratuite », chantent plusieurs jeunes en souriant. Ils raillent allègrement le nouveau président, dont le fils, Khaled Tebboune, est actuellement en détention provisoire. Ce dernier est soupçonné de blanchiment d’argent dans le cadre de l’affaire Kamel Chikhi, un homme d’affaires accusé de trafic de cocaïne.

« Nous avons le sens de l’humour, mais les manifestations ne vont pas s’arrêter. Nous sommes venues aujourd’hui en nous demandant combien de personnes pensent comme nous, et voilà que nous trouvons encore un monde fou dehors », commentent plusieurs dames en désignant la foule. « Ils ne veulent pas partir sans laisser quelqu’un sur qui ils peuvent compter pour protéger leur arrière », poursuivent-elles, drapeaux algériens sur le dos.

Elles reprennent : « Il faut maintenir la pression, c’est maintenant que la lutte commence. C’est une guerre. Sans armement, mais c’est une guerre ». Toutes s’opposent fermement à l’ouverture d’un dialogue avec le nouveau président. « Qui a voté pour lui ? Combien de personnes ? Nous voulons de vrais chiffres ! Mais de toute façon, nous n’aurions reconnu aucun de leurs candidats », avouent-elles pour finir, en évoquant les quatre autres hommes politiques qui ont participé à la course présidentielle.