Japon : Des assassinats en plein jour et une population à protéger, la guerre des puissants gangs de yakuzas inquiète la police

JAPON Le conflit entre deux syndicats du crime se déroule à ciel ouvert

Mathias Cena
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Descente de police au quartier général du clan Kobe-Yamaguchi-gumi à Awaji, près de Kobe, le 8 mars 2016.
Descente de police au quartier général du clan Kobe-Yamaguchi-gumi à Awaji, près de Kobe, le 8 mars 2016. — NEWSCOM/SIPA
  • La police japonaise s’alarme de la recrudescence des violences entre plusieurs gangs de yakuzas ces derniers mois.
  • Au centre de l’attention : le puissant clan Yamaguchi-gumi et l’une de ses branches dissidentes.
  • Alors que plus d’une centaine d’incidents ont été recensés par la police, cette dernière veut placer ces gangs sous un statut spécial, pour protéger la population.

Quand les querelles du monde de l’ombre éclatent au grand jour. La police japonaise s’alarme de la recrudescence des violences entre plusieurs gangs de yakuzas ces derniers mois, avec des attaques menées en pleine rue dans l’ouest du pays. Elle a donc annoncé ce jeudi son intention de placer deux d’entre eux sous un statut spécial, pour éviter que la population ne soit mise en danger.

En parallèle de leurs activités illégales, les yakuzas ont pignon sur rue au Japon, où le nom et le logo des clans sont affichés sur leurs quartiers généraux, et où ses membres distribuent ouvertement leurs cartes de visite. Même si les activités des syndicats du crime incluent les jeux de hasard et paris illégaux, les prêts usuraires, le racket, la prostitution et le trafic d’êtres humains, leur existence en tant que telle n’est pas interdite par la loi. Le nombre de yakuzas a cependant nettement diminué au cours des dernières décennies, de plus de 180.000 membres et associés au début des années 1960 à 80.000 en 2011 et 30.000 en 2018, selon la police japonaise.

Au cœur du système, le puissant Yamaguchi-gumi

Si les yakuzas mènent généralement leurs activités les moins licites hors de la vue des citoyens ordinaires, les querelles entre factions remontent parfois à la surface. Et ces dernières années, c’est le Yamaguchi-gumi qui est au centre de l’attention. Fondé à Kobe en 1915, il est le plus puissant des 24 clans de yakuzas de l’Archipel, et comptait quelque 4.400 membres en 2018, d’après la police japonaise.

Le Yamaguchi-gumi est agité par des dissensions internes depuis l’arrivée à sa tête, en 2005, de Shinobu Tsukasa et Kiyoshi Takayama, un duo issu d’une sous-branche du clan à Aichi, dans le centre du Japon. Shinobu avait alors fait le vœu d’étendre géographiquement les activités du clan au-delà de sa base de l’ouest du Japon. Un objectif atteint : le Yamaguchi-gumi est aujourd’hui actif dans 43 des 47 départements japonais, selon la police.

Discipline de fer et hostilité aux forces de l’ordre

Pour comprendre l’explosion de violence qui secoue actuellement le pays, il faut remonter à 2015. Une époque durant laquelle des milliers de membres du Yamaguchi-gumi l’ont quitté pour former un nouveau clan, le Kobe-Yamaguchi-gumi. Cette sécession avait plusieurs raisons : la discipline de fer mise en place en interne par Shinobu Tsukasa, une purge au sommet du clan menée par Kiyoshi Takayama, mais aussi une attitude plus hostile vis-à-vis des forces de l’ordre.

Alors que les yakuzas coopèrent traditionnellement avec la police, elle a provoqué à la fois des tensions en interne et une attitude plus répressive des autorités. La fracture du Yamaguchi-gumi a aussi entraîné des divisions dans les autres clans de yakuzas, dont les sous-branches ont pris position pour l’un ou l’autre.

Interdiction d’utiliser des locaux ou de se réunir

Cette montée en tension a entraîné plus d’une centaine d’incidents recensés par la police. Dernier en date : l’assassinat en plein jour fin novembre, dans une rue animée près de Kobe, d’un haut responsable du Kobe-Yamaguchi-gumi, pour lequel un membre du Yamaguchi-gumi a été arrêté. En avril dernier, déjà, l’opposition entre les deux clans avait pris une tournure violente avec l’assassinat d’un membre d’un groupe affilié au Kobe-Yamaguchi-gumi. Et en août, c’est sur un membre d’une filiale du Yamaguchi-gumi qu’on avait tiré à l’arme à feu, tentative d’homicide pour laquelle un haut responsable d’un sous-clan du Kobe-Yamaguchi-gumi a été récemment arrêté. Les incidents se succèdent et le conflit a encore été aggravé par la sortie de prison, en octobre, de Kiyoshi Takayama.

Ces attaques au grand jour inquiètent les habitants et préoccupent la police : la NHK rapporte qu’une école primaire située à proximité du lieu du meurtre de novembre est désormais protégée par les forces de l’ordre, et que des volontaires se relaient pour patrouiller à l’extérieur. La police doit maintenant recevoir les représentants des deux clans dans six départements, avant de les placer sous un statut spécial prévu par la loi lorsque la population est mise en danger. Celui-ci pourrait être mis en place début 2020, et interdirait aux deux factions l’utilisation de leurs locaux, les regroupements de plus de cinq membres à la fois, et d’approcher les membres de l’autre groupe, sous peine d’arrestation immédiate.