Présidentielle en Algérie : La participation, véritable enjeu d’un scrutin contesté

SCRUTIN Les électeurs algériens sont appelés ce jeudi à élire le successeur d'Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République dans un climat politique très tendu

Zahra Rahmouni, à Alger (Algérie)

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Manifestation contre l'élection présidentielle du 12 décembre, place des Martyrs à Alger, le 10 décembre 2019.
Manifestation contre l'élection présidentielle du 12 décembre, place des Martyrs à Alger, le 10 décembre 2019. — Zahra Rahmouni / 20 Minutes

« No Vote with Gangsters ». « Elections = Scandal – Vote = Scam ». A la veille de l’élection présidentielle algérienne, la contestation ne faiblissait pas ce mercredi dans les rues d’Alger, où des manifestants promettaient même de passer la nuit dehors.

Depuis dix mois, des centaines de milliers de personnes manifestent à travers le pays pour demander la fin de l’ancien système politique et un renouvellement de la classe dirigeante. Après avoir contribué à la démission de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, les manifestants rejettent catégoriquement l’élection présidentielle, imposée par Ahmed Gaïd Salah, chef d’Etat-major et vice-ministre de la Défense devenu l’homme fort du pays. A tel point que l’enjeu du scrutin de ce jeudi n’est pas tant de savoir qui des cinq candidats sortira vainqueur – tous sont honnis par une importante partie de la population –, mais plutôt comment le futur président pourra asseoir sa légitimité alors que les opposants au vote promettent un taux d’abstention record.

Cinq figures de l’ancien régime recyclées

Ces derniers considèrent en effet que les conditions ne sont pas réunies pour une élection transparente et que le pouvoir tente de se maintenir en place en recyclant des figures de l’ancien régime. Les cinq candidats sont effectivement des hommes politiques déjà connus. Quatre d’entre eux ont même occupé des fonctions ministérielles sous Bouteflika. Ali Benflis et Abdelmadjid Tebboune ont tous deux été Premiers ministres. Abdelkader Bengrina et Azzedine Mihoubi, ont occupé les ministères du Tourisme pour le premier et de la Culture pour le second.

Azzedine Mihoubi, que beaucoup désignent comme le favori, faisait d’ailleurs parti du dernier gouvernement Bouteflika, balayé un mois après le début du mouvement de protestation initié le 22 février 2019. Le plus jeune des candidats, Abdelaziz Belaïd (56 ans), n’a jamais été ministre mais a toujours gravité autour du pouvoir en étant deux fois député du Front de libération national, l’ex-parti unique très impopulaire.

Pression de la rue

A l’approche du scrutin, les protestataires n’ont donc pas relâché la pression sur le pouvoir. Mardi, la manifestation des étudiants s’est transformée en démonstration de force. A Alger, les universitaires ont drainé une foule immense qui a traversé les artères principales de la capitale en demandant le départ du chef d’Etat-major. Ils ont poussé les commerçants à baisser le rideau afin de respecter l’appel à la grève, lancé du 8 au 11 décembre et partiellement suivi à Alger. Dans d’autres villes, les manifestations ont aussi pris une ampleur importante.

Ces derniers mois, plusieurs maires annonçaient qu’ils n’organiseraient pas de scrutin et n’ont pas procédé à la révision des listes électorales. En Kabylie, les habitants de plusieurs communes ont saccagé les urnes puis muré les bureaux de vote.

Dans ce climat de tension, la campagne électorale qui s’est déroulée du 17 novembre au 8 décembre, a été des plus discrète. Les panneaux, censés accueillir les affiches des candidats, ont été détournés par des manifestants qui y ont accroché des poubelles ou inscrit des slogans anti-élection. Les meetings, organisés sous haute protection policière, ont été perturbés par des protestataires en colère même dans les régions reculées du pays.

Participation « acceptable » de la communauté algérienne à l’étranger

Samedi, premier jour de vote pour les Algériens établis à l’étranger, de nombreux membres de la diaspora ont manifesté devant les consulats. Preuve de la défiance envers les autorités, ces derniers ont filmé les entrées et sorties des votants, allant même jusqu’à les comptabiliser par crainte d’un gonflement des chiffres de participation.

La télévision nationale, contrôlée par le pouvoir, a salué la mobilisation des Algériens de l’étranger en diffusant des images de bureaux de vote montrant des urnes… quasi-vides. Ali Draâ, porte-parole de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), organisme créé en septembre, a jugé la participation de la communauté algérienne à l’étranger « acceptable ». « Voter, est un acte citoyen pour sauver la nation », il en va de la survie « de ce qu’il reste des institutions », déclarait ce mercredi, Mohamed Cherif Belmihoub, professeur d’économie et membre de l’ANIE. Le chef d’Etat-major promet quant à lui, une participation « massive » au scrutin de ce jeudi.

Alors que les manifestants réclamaient le respect des libertés individuelles, la répression a augmenté au fur et mesure de l’approche de l’échéance. Des centaines de personnes, manifestants, journalistes, militants associatifs et syndicalistes, ont été arrêtées ces dernières semaines en marge des meetings des candidats ou pendant des rassemblements. Les quelques centaines de manifestants pro-élection, réunis par des organisations proches du pouvoir ont quant à eux défilé par deux fois à Alger sous la protection des policiers et sous les caméras des télévisions publiques et privées qui ne couvrent plus les manifestations anti-pouvoir depuis cet été.