Persécutions des Ouïghours en Chine : « Les Ouïghours sont aux avant-postes d’une politique globale de surveillance »

INTERVIEW Emmanuel Lincot,  sinologue, et chercheur associé à l’Iris, explique pourquoi le sort des Ouïghours soulève peu l’indignation de la communauté internationale

Maureen Songne

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Des soutiens des Ouïghours brûlent un drapeau chinois et un portrait du président de la Chine Xi Jinping lors d'une manifestation à Istanbul devant le consulat chinois. Istanbul, Turquie, le 01/10/2019
Des soutiens des Ouïghours brûlent un drapeau chinois et un portrait du président de la Chine Xi Jinping lors d'une manifestation à Istanbul devant le consulat chinois. Istanbul, Turquie, le 01/10/2019 — YASIN AKGUL / AFP

Un million de Ouïghours, et d’autres membres de minorités ethniques, sont enfermés dans des « camps de rééducation », dans la région du Xinjiang, en Chine orientale. Pourtant, le sort des représentants de cette minorité musulmane chinoise n’a que peu soulevé l’indignation de la communauté internationale. Pour preuve, pas moins de 54 pays soutenaient encore, fin octobre dans une déclaration commune à l’ONU, « les remarquables réalisations de la Chine dans le domaine des droits de l’homme ».

La 3 décembre dernier, la Chambre des représentants américaine a cependant voté un projet de loi imposant des sanctions commerciales à la Chine et ce, deux mois après que les Etats-Unis ont placé sur une liste noire 28 entités chinoises impliquées dans la surveillance au Xinjiang.

Pourquoi les persécutions dont sont victimes les Ouïghours en Chine ont-elles si peu de résonance à l’international ? 20 Minutes a interrogé Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut Catholique de Paris, sinologue, et chercheur associé à l’IRIS.

Le projet de loi américain imposant des sanctions commerciales à la Chine est-il une décision stratégique, dans un contexte de guerre commerciale entre Washington et Pékin ?

Les Etats-Unis y voient sans doute une opportunité stratégique pour déstabiliser leur rival chinois. Ce projet de loi s’ajoute, en effet, à la crise de Hong Kong, et à celle qui se profile avec les élections taïwanaises en janvier prochain. D’un point de vue du droit international, c’est une ingérence des Etats-Unis dans les affaires chinoises et Pékin a protesté avec énergie.

Avant la prise de position américaine, il y a eu très peu de réactions de la communauté internationale sur le sort réservé aux Ouïghours en Chine…

Des voix se sont élevées dans le clergé chiite en Iran contre ces exactions chinoises, mais leur impact a été bien faible. D’autant plus que les Ouïghours sont sunnites. Seule la Turquie a émis des protestations il y a quelques années, étant donné les affinités religieuses, linguistiques et culturelles entre Ouïghours et Turcs. Erdogan s’est depuis ravisé. Le rapprochement d’Ankara tant vis-à-vis de Moscou que de Pékin sur le plan politique et économique n’y est pas étranger.

Les attentats sanglants perpétrés par des groupuscules islamistes expliquent-ils à eux seuls une répression si intense et le ciblage de toute une ethnie ?

La réponse chinoise paraît disproportionnée mais les nombreux attentats qui ont eu lieu avant même ceux survenus en France expliquent – sans les justifier – ces incarcérations de masse dont plus d’un million de Ouïghours sont aujourd’hui victimes. Pékin a pris très au sérieux la menace terroriste. L’Etim – organisation djihadiste Ouïghour - a proclamé la « guerre sainte contre la Chine » dès 2016 et nombre de ressortissants chinois établis dans des pays voisins, tels que le Pakistan et l’Afghanistan, ont été assassinés. Cette répression massive s’inscrit dans la tradition des pratiques totalitaires héritées de l’ère maoïste, mais s’y associent les moyens actuels que sont intelligence artificielle et informatique.

Il a effectivement été prouvé que les autorités chinoises collectaient l’ADN des Ouïghours et testaient la reconnaissance faciale pour pouvoir les reconnaître parmi les autres Chinois…

L’objectif est d’aboutir à une surveillance systématique des Ouïghours dans leurs faits et gestes. Mais on croit à tort que seuls les Ouighours touchés. En réalité, toutes les populations de Chine sont concernées et on leur a imposé un crédit social généralisé. Les Ouïghours sont donc aux avant-postes d’une politique globale de surveillance imposée par le Centre.