Crise à Hong Kong : « Cette loi, c’est un signe que les États-Unis regardent très sérieusement la situation »

INTERVIEW Jean-Philippe Beja, chercheur spécialiste d’Hong Kong et de la Chine, explique à « 20 Minutes » que si cette loi ne peut pas changer à elle seule la donne, elle peut être très ennuyeuse pour Pékin

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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A Hong Kong, les drapeaux américains sont de sortie.
A Hong Kong, les drapeaux américains sont de sortie. — Vincent Thian/AP/SIPA
  • La loi votée en soutien aux manifestants pro démocratie à Hong Kong par le Congrès américain a été promulguée par Donald Trump, ce qui provoque l’ire de Pékin.
  • Le gouvernement chinois est dans l’impasse depuis six mois dans ce territoire semi-autonome.
  • Cette loi ne devrait pas changer fondamentalement la donne, mais pourrait augmenter la pression sur Pékin, selon Jean-Philippe Beja, interrogé par 20 Minutes.

Il a longuement hésité, mais il n’avait pas vraiment le choix : Donald Trump a promulgué mercredi « la loi de 2019 sur les droits humains et la démocratie à Hong Kong ». Elle avait été votée à une large majorité des deux chambres du Congrès américain, la semaine dernière. C’est une prise de position forte des Etats-Unis dans la crise que connaît le territoire semi-autonome. Hongkongais et hongkongaises réclament, en effet, plus de démocratie dans l’enclave sur laquelle l’influence de Pékin est grandissante, depuis la rétrocession de la ville à la Chine par le Royaume-Uni.

Cette loi, qui prévoit quelques mesures de rétorsion, notamment auprès de dignitaires chinois et hongkongais pro-Pékin, aura-t-elle un effet sur une résolution de la crise, qui paraît encore bien lointaine ? 20 Minutes a voulu en savoir plus, auprès de Jean-Philippe Beja, directeur de recherche émérite au CNRS et au CERI-Sciences Po.

Cette loi peut-elle changer la donne sur le terrain, à Hong Kong, où s’agit-il d’une simple pétition de principe, et qui le restera ?

Changer la donne, pas véritablement. Mais c’est évidemment une pression supplémentaire sur le gouvernement de Hong Kong et le gouvernement de Pékin. C’est un signe que les Etats-Unis regardent très sérieusement la situation à Hong Kong et qu’une répression du mouvement serait considérée sinon comme un casus belli, en tout cas comme une grave atteinte aux relations sino-américaines.

Par ailleurs, cette loi empêchera des fonctionnaires et des responsables politiques chinois et hongkongais, qui seraient considérés comme responsables de la répression ou de violations des droits de l’homme, d’aller aux Etats-Unis ou d’y avoir des comptes. Et ça c’est quelque chose de concrètement très important pour les dirigeants hongkongais, dans la mesure où tous ont soit des enfants, soit des parents, soit des comptes aux Etats-Unis.

Comment est perçu cet engagement américain par les manifestants et manifestantes pro démocratie ?

C’était une demande des manifestants. Tout le processus a été enclenché par des gens qui soutiennent le mouvement qui a commencé en juin à Hong Kong. Il y a eu des appels très clairs au soutien des puissances occidentales à leur mouvement. Cela a été très très clair au cours de nombreuses manifestations. Il y a même eu une manifestation spécifique pour demander aux Etats-Unis d’adopter cette loi.

Et c’est une réponse assez claire des Etats-Unis. Jusqu’à présent, pourtant, Donald Trump avait été plutôt prudent. Le Congrès, lui, pas du tout. Mais le vote bipartisan, à la fois au Sénat et à la Chambre des représentants, obligeait Trump à promulguer la loi. Et un veto présidentiel aurait été dépassé par une majorité des deux tiers dans chacune des chambres, comme le prévoit la Constitution américaine.

Comme vous le dites, une répression n’entraînera pas de casus belli. Y a-t-il donc vraiment des mesures prises par les Américains et/ou les Occidentaux qui seraient de taille à faire réfléchir Pékin à deux fois ?

Pékin réfléchit déjà à deux fois. On le voit bien : ça fait quand même près de six mois que ça dure. Il y a bien une répression violente de la police locale mais il n’y a pas eu d’intervention directe de Pékin. Hong Kong est une place financière essentielle, très importante pour la Chine. A la fois pour la nomenklatura, qui y met son argent à l’abri, et aussi, comme territoire autonome, qui permet de détourner la guerre commerciale.

C’est ce statut international qui lui donne une place très importante et qui fait donc que les Occidentaux (gouvernements et multinationales) ont des moyens de pression très nets: 78 % des contrats de joint-venture avec la Chine sont signés à Hong Kong. La ville a aussi un rôle clef pour lancer les entreprises chinoises sur le marché international. Un boycott de Hong Kong serait donc très ennuyeux pour la Chine.

L’option de Pékin c’est donc l’épuisement des manifestants et manifestantes ?

Pékin est très gênée. Notamment depuis les élections de dimanche. Pour preuve : le gouvernement chinois n’a toujours pas réagi. Il espérait qu’une grande majorité de la population hongkongaise se désolidariserait de ce qu’il appelle « les violents et les radicaux », ce qui lui permettrait d’intensifier la répression. Mais ça n’a pas marché : le résultat des élections montre que la grande majorité de la population est derrière des revendications démocratiques. Pékin n’a pas de réponse à ces revendications. Elle refuse bien sûr d’instaurer des élections au suffrage universel direct.

Dans ces conditions, oui, Pékin joue un peu la montre et on ressort des vielles recettes de l’éducation patriotique pour lutter contre la subversion. Mais ça n’a fait que provoquer d’énormes manifestations. La vraie question est: est-ce que Pékin pourrait accepter la création d’une commission d’enquête indépendante sur la répression policière des manifestations? Pékin ne s’y est jamais opposée officiellement. C’est une des cinq revendications portées par le mouvement depuis début juillet. Il n’a jamais varié là-dessus, tout le monde est derrière. Pékin se refuse à l’accepter et même à en discuter.

Cette décision américaine complique-t-elle la résolution de la guerre commerciale entre Pékin et Washington ?

On est très près d’un accord de phase un, comme a dit Donald Trump mercredi. Pékin ne veut pas non plus remettre ça en question. Pékin a bien sûr protesté de manière véhémente à la promulgation de la loi sur Hong Kong, car il fallait bien le faire. Mais ils n’ont rien l’intention de faire.

En fait, Pékin n’a pas tant de cartes que ça dans son jeu...

Non ! Pas du tout ! Etant donné l’unanimité de la population à Hong Kong, c’est quelque chose d’extrêmement difficile à résoudre. Pékin ne peut pas céder à la pression de la rue et les mesures de répression violente ne servent à rien. Dans ces conditions, que faire ? Les protestataires espèrent que quelqu’un dans le camp pro-Pékin à Hong Kong se lèvera pour essayer de relancer une négociation sur le suffrage universel, mais on ne voit pas très bien qui ça pourrait être.