Royaume-Uni : La gauche britannique a-t-elle un problème d’antisémitisme ?

LABOUR En août 2018, Jeremy Corbyn a reconnu officiellement que le parti avait un « réel problème » d’antisémitisme

Lucie Bras

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Jeremy Corbyn, leader des travaillistes, lors d'un meeting à Birmingham, le 21 novembre 2019.
Jeremy Corbyn, leader des travaillistes, lors d'un meeting à Birmingham, le 21 novembre 2019. — Oli SCARFF / AFP
  • Le chef des travaillistes britanniques Jeremy Corbyn s’est défendu mardi soir contre des accusations d’antisémitisme au sein de son parti et a refusé de s’excuser.
  • Jeremy Corbyn est depuis plusieurs années accusé de complaisance envers certains membres de son parti ayant tenu des propos antisémites, des accusations qui ont ressurgi avec force durant la campagne électorale.
  • Depuis 2018, Corbyn a reconnu le problème d’antisémitisme de son parti, mais « il a réagi en mettant en place un vrai code de conduite », explique Nada Afiouni, maîtresse de conférences au Groupe de recherche identités et cultures (GRIC) à l’université du Havre-Normandie.

Des accusations d’antisémitisme au cœur du débat politique britannique. Au Royaume-Uni, des élections cruciales pour le pays doivent se tenir le 12 décembre prochain. En pleine campagne, Jeremy Corbyn a été accusé de tolérer un courant antisémite au sein de son parti par le grand rabbin. Le chef du Parti travailliste a nié mais refusé de présenter des excuses à la communauté juive. Des accusations qui le suivent depuis plusieurs années et qui pourraient saboter sa campagne.

Qu’est-ce qui est reproché à Jeremy Corbyn ?

« La manière dont la direction [du Labour] a traité le racisme anti-juif est incompatible avec les valeurs britanniques dont nous sommes si fiers », a écrit le grand rabbin Ephraim Mirvis, dans une tribune publiée par le quotidien The Times. « Un nouveau poison – approuvé par le haut – s’est enraciné dans le Parti travailliste », a-t-il poursuivi. « Quand le 12 décembre arrivera, je demande à tout le monde de voter en conscience », a-t-il ajouté, estimant que Jeremy Corbyn est « inapte » à gouverner.

Cette violente charge contre le chef des travaillistes est inhabituelle pour le chef religieux, à deux semaines d’une élection déterminante pour l’avenir du Royaume-Uni et du Brexit. Interrogé mardi soir à la télévision sur ces accusations, Jeremy Corbyn a refusé de s’excuser.

« Corbyn a déjà présenté des excuses en 2019, mais jamais dans une interview, et ça fait partie de ce qu’on lui reproche », estime Nada Afiouni, maîtresse de conférences au Groupe de recherche identités et cultures (GRIC) à l’université du Havre-Normandie. Selon elle, une autre donnée a mis le feu aux poudres. « Le parti travailliste a publié son programme électoral, qu’on appelle le manifesto, où Jeremy Corbyn détaille ses engagements. L’un d’entre eux implique d’arrêter la vente d’armes à l’Arabie Saoudite et Israël. »

De quand datent ces accusations ?

De son élection, en 2016. « A plusieurs reprises, le passé militant de Jeremy Corbyn a souvent été réactivé. Et on le lui reproche maintenant qu’il est un potentiel Premier ministre. Ces accusations sont aussi un moyen de le combattre de l’intérieur. Quand il a été élu, Corbyn a représenté une rupture avec l’héritage de Tony Blair. Sa candidature n’a pas du tout plu », ajoute Nada Afiouni.

Actuellement, « deux questions politiques amènent les gens au sein du Labour, en particulier à la gauche du Labour, à parler des juifs : l’une est Israël et la Palestine et l’autre la critique populiste de gauche des élites corrompues », expliquait en mars dernier à l’AFP David Feldman, directeur de l’Institut Pears pour l’étude de l’antisémitisme. « La gauche britannique n’a pas de problème d’antisémitisme, mais de tout temps, il y a eu une frange très radicale, qui, dans ses critiques envers Israël, a pu être condamnable », nuance la chercheuse.

S’ajoutent à cela des agissements de membres du parti. En avril 2016, le Labour suspend la députée Naz Shah pour avoir posté des commentaires sur Israël jugés antisémites sur les réseaux sociaux. Dans un premier temps, Jeremy Corbyn l’avait seulement réprimandée. Quelques jours plus tard, l’ancien maire de Londres (2000-2008) Ken Livingstone fait scandale en déclarant qu’Adolf Hitler « soutenait le sionisme ».

Jeremy Corbyn a aussi été personnellement pris à partie pour avoir déclaré que les sionistes britanniques ne comprenaient pas « l’ironie anglaise » et pour avoir défendu une fresque (voir ci-dessus) contenant des symboles antisémites. Trois journaux juifs britanniques, le Jewish Chronicle, le Jewish News et le Jewish Telegraph, l’ont accusé de poser « une menace existentielle » à la communauté juive.

Quelles mesures ont été prises par le parti travailliste pour lutter contre l’antisémitisme ?

En août 2018, Jeremy Corbyn a reconnu officiellement que le parti avait un « réel problème » d’antisémitisme et qu’il avait été « trop lent » à infliger des sanctions disciplinaires dans des cas avérés. En septembre 2018, l’organe dirigeant du Labour a adopté la définition complète de l’antisémitisme élaborée par l’Alliance internationale pour le souvenir de l’Holocauste (IHRA).

« Son parti a mis en place un code de conduite. Corbyn a réitéré par écrit sa définition de tous les racismes et de l’antisémitisme et a publié un code de conduite pour tous les travaillistes. Il a même introduit des exemples de propos antisémites à ne pas tenir », insiste la chercheuse. Le Labour a aussi créé une instance interne qui traite les plaintes, dont les plaintes pour antisémitisme : « Sur les six premiers mois de 2019, environ 600 plaintes ont été déposées pour antisémitisme et huit ont fini par des exclusions du parti », détaille Nada Afiouni.

Le parti est également visé par une enquête de la Commission de l’égalité et des droits humains, un organe indépendant au Royaume-Uni.

Comment ont réagi les membres du PT ?

Plusieurs députés du parti ont claqué la porte, dont les parlementaires juives Luciana Berger et Louise Ellman. Luciana Berger, désormais candidate du Parti libéral-démocrate, a jugé le Labour « institutionnellement antisémite ». Louise Ellman, qui a démissionné le mois dernier, a estimé que « sous Jeremy Corbyn, l’antisémitisme est devenu le courant dominant au sein du Labour ».

Des enquêtes sont en cours sur ces accusations. La police a arrêté plusieurs personnes ces derniers mois après avoir reçu un dossier interne du parti travailliste compilant 45 affaires dont des messages sur les réseaux sociaux.

Où en est l’antisémitisme au Royaume-Uni ?

Le Community security trust, association de défense de la communauté juive britannique, a recensé 892 incidents antisémites au Royaume-Uni pour les six premiers mois de 2019, en hausse de 10 % par rapport à la même période l’an dernier. Plus d’un tiers de ces incidents s’est déroulé sur les réseaux sociaux.