Crash d’hélicoptères au Mali : « Le doute est en train de gagner une partie de l’armée sur l’opération Barkhane »

INTERVIEW Pour Caroline Roussy, chercheuse à l’Iris, l’opération Barkhane est handicapée par le flou autour de ses objectifs

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Un hélicoptère de combat français au Sahel
Un hélicoptère de combat français au Sahel — CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP
  • Treize militaires français sont morts lors du crash de deux hélicoptères de combat au sein d’une opération militaire lundi soir. C’est le plus lourd bilan militaire depuis plus de 35 ans et l’attentat du Drakkar au Liban en 1983.
  • Dans le cadre de l’opération française au Sahel, démarrée en 2013, la tragédie de lundi porte le bilan à 38 morts. De quoi évoquer une impasse ?
  • Pour Caroline Roussy, chercheuse à l’Iris et spécialiste de la géopolitique des frontières en Afrique, le flou de l’opération handicape ses perspectives d’avenir.

Le décès de treize militaires dans un double crash d’hélicoptères lundi soir met une nouvelle fois en question l’opération Barkhane, dans laquelle la France est engagée depuis 2014. Alors que l’intervention française au Sahel a déjà fait 38 morts au sein de ses rangs, Barkhane est-elle dans une impasse ?

20 Minutes a interrogé Caroline Roussy, chercheuse à l’Iris dont les travaux portent sur les questions de frontières, de territoires, de processus identitaires et d’intégration régionale en Afrique de l’Ouest. Pour la chercheuse, la complexité géopolitique du territoire, comme le flou des objectifs de l’opération, explique ce sentiment d’absence d’issue.

L’opération Barkhane est-elle actuellement dans une impasse ?

Ce qui est certain, c’est que cette opération n’apporte pas les résultats escomptés. Alors que Barkhane devait lutter contre l’expansion terroriste et assurer la sécurité du territoire, la menace reste extrêmement présente. Surtout, et c’est ça la difficulté, la menace est de plus en plus diffuse et diverse. On voit des groupes terroristes très variés avec des revendications et des modes d’opérations différents, qui ont tendance à se multiplier plus qu’à disparaître. Plusieurs acteurs en Afrique s’inquiètent que l’influence terroriste s’étende même prochainement aux pays côtiers environnants la région.

La France est-elle en train d’avoir le mauvais rôle ?

Il faut bien prendre en compte le ressentiment anti-français dont Barkhane est l’une des causes. Toute armée restant trop longtemps dans un pays finit par être vue comme étant une force d’occupation. Avec la présence française se pose forcément la question de souveraineté nationale, d’autant plus que l’armée française empiète sur une fonction régalienne fondamentale qu’est celle de la violence légale. Surtout que des pays comme le Mali sont extrêmement fragilisés, et on peut penser qu’une présence étrangère contrarie leur légitimité.

Début novembre, le général Bruno Clément-Bolléen, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère des affaires étrangères, signait une tribune dans Le Monde où il redoute justement que la France soit appelée à partir du Sahel sous la pression populaire.

Il faut néanmoins tempérer ce sentiment contre la présence française : déjà, elle a été mandatée par l’Onu pour ce rôle, et il faut aussi noter la présence d’autres armées, africaines nationales et G5 Sahel, luttant elles aussi contre le terrorisme et pour la sécurité du territoire. D’autres voix moins audibles mais qui nécessitent d’être relayées plaident, au contraire, pour un investissement plus grand de la France.

Quand on voit l’absence de succès probant militairement, peut-on estimer que la France n’a pas pris la pleine mesure de la situation ?

La menace n’a peut-être pas été mesurée à sa juste valeur. La zone couverte est immense et les groupes sont extrêmement mobiles, c’est beaucoup plus complexe qu’une opposition classique troupe contre troupe. Sans parler du soutien populaire dont bénéficient certains groupes et surtout de l’économie qui se développe dans le sillage du terrorisme (trafics divers). Ce n’est pas qu’une guerre idéologique. Les pays sont extrêmement pauvres, et certains rejoignent les rangs djihadistes pour des motivations extrêmement variées, comme l’obtention de revenus pour subvenir au besoin familial.

Est-ce que le problème de l’opération Barkhane, ce n’est pas aussi le manque d’objectifs concrets et de date ?

Il n’y a pas de calendrier qui se dessine et les objectifs demeurent extrêmement flous. L’agenda est illisible, et la feuille de route semble absente. On ne sait pas quand il y aura le transfert de compétences de la France aux états africains, dans quelle mesure il se fera, etc. Sans parler de la difficulté de la tâche : la France souhaite faire du développement dans les régions, comme dans la zone des trois frontières. Mais comment envoyer des personnes dans cette zone lorsque le Burkina Faso, et plus particulièrement dans sa région nord, a été classé en zone rouge ? En attendant, le doute est en train de gagner de nombreux généraux, mais également une partie de l’armée autour du rôle de la France dans cette opération.