Israël : La mise en examen de Netanyahou est le signe « d'une forme de dérive de la classe politique »

INTERVIEW Toutefois, selon le géopolitologue Frédéric Encel, le bon fonctionnement de la justice israélienne peut aussi expliquer l'augmentation du nombre d'affaires de corruption

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Benjamin Netanyahou est le premier ministre d'Israël depuis dix ans.
Benjamin Netanyahou est le premier ministre d'Israël depuis dix ans. — Ronen Zvulun/AP/SIPA
  • Jeudi, Benjamin Netanyahou a été mis en examen pour corruption, fraude et abus de confiance dans plusieurs affaires.
  • Ce n’est pas la première personnalité politique israélienne a faire l’objet de telles poursuites, des peines de prison ont même parfois été purgées.
  • Pour Frédéric Encel, cela est moins lié à une malhonnêteté plus répandue dans la classe politique israélienne qu’à une justice et des médias très actifs qui sortent les affaires.

Corruption, fraude et abus de confiance. L’actuel Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, mis en examen jeudi, croule sous les accusations. Ce n'est pas la première fois que « Bibi » est éclaboussé dans un scandale de corruption. Le plus important concerne des faveurs accordées au patron d’un groupe télécom afin d'obtenir une meilleure couverture dans les médias dudit groupe.

S’il n’était le chef de gouvernement le plus pérenne de l’histoire de l’Etat hébreu (treize ans mis bout à bout) cette mise en examen ne serait pas si exotique dans le paysage politique national. Frédéric Encel, docteur en géopolitique, maître de conférences à Science Po*, explique à 20 Minutes le changement de mœurs dans la politique israélienne.

Benjamin Netanyahou n’est pas du tout la première personnalité politique israélienne importante à être mise en examen dans une affaire de corruption…

Ah non ! C’est assez rare pour un Premier ministre en exercice en revanche. Le seul exemple c’est Ehoud Olmert, en 2007. Cela s’est d’ailleurs soldé par une peine de prison effective. En revanche, par exemple, parmi les ministres aujourd’hui en fonction, vous avez Aryé Dery, du parti religieux Shas, qui a écopé de quatre ans de prison. C’était il y a une quinzaine d’années, et il les a purgés. Par ailleurs, il y a des cas de harcèlement. C’est certes différent mais l’ancien président, Moshe Katsav, avait été jugé, condamné et incarcéré pour harcèlement sexuel et viol. Un ancien chef d’Etat-major, très en vue en Israël, Yitzhak Mordechai, avait été contraint, en 1999, d’achever sa carrière politique, portant prometteuse, il avait été ministre, à la suite d'une affaire de harcèlement sexuel.

Le système politique israélien fait-il que la corruption y est plus développée qu’ailleurs ou est-ce que c’est parce qu’il y a des peines de prison effectives qu’on en parle plus ?

Je pense qu’il faut effectivement inverser le postulat. C’est parce que la justice israélienne fonctionne globalement bien, c’est parce que les médias israéliens sont extrêmement libres et présents dans la vie du pays, que non seulement on en parle mais aussi que les affaires sortent. La classe politique israélienne est actuellement médiocre mais elle n’est pas nécessairement plus corrompue que celles du monde occidental. Et au Moyen-Orient c’est plutôt une excellente élève. Tout étant très relatif au regard de ce qui se passe au Liban, en Irak ou en Egypte.

Je dirais quand même qu’il y a un affaiblissement du niveau général de la classe politique. Dans les années 1950, 1960, 1970 et peut-être encore 1980, il y avait quand même, objectivement, moins d’affaires de corruption. Il y a donc une forme de dérive. Mais, on en fait d’autant mieux le constat que la justice israélienne fonctionne de manière très correcte.

Y a-t-il des explications à cette dégradation de la qualité de la scène politique israélienne ?

J'y vois deux explications. D’abord, l’enrichissement général du pays. Jusqu’aux années 1970, Israël est objectivement un pays du tiers-monde, il y a extrêmement peu d’argent qui circule. Mais surtout, on avait affaire à la classe politique des fondateurs de l’Etat. On peut penser absolument ce qu’on veut du mouvement sioniste, mais on ne peut pas contester une espèce de probité originelle tout à fait répandue et authentique au sein de cette génération et classe politique là.

David Ben Gouron, Golda Meir, Rabin, Peres, Begin… Ces gens-là vivaient très chichement et n’étaient pas intéressés par les biens matériels. Au contraire : David Ben Gourion et Menahem Begin s’en méfiaient, ils vivaient dans des demeures extrêmement modestes. Et puis une nouvelle génération arrive au pouvoir dans les années 1980-1990 qui n’a pas connu les temps de disette, les temps frugaux des combats des années 1920, 1930, 1940 et… elle se comporte différemment.

Un peu plus tôt vous disiez que dans l’actuel gouvernement on trouvait quelqu’un qui avait fait de la prison pour corruption. Ça veut dire qu’en Israël, être condamné ne décrédibilise pas complètement pour mener une carrière politique ?

Pas au sein de votre propre parti en tout cas. Comme vous le savez, la proportionnelle intégrale aux élections législatives contraint celui qui a gagné les élections à bâtir une coalition avec des petits partis qui sont mathématiquement indispensables à obtenir une majorité à la Knesset. Et si à la tête d’un petit parti incontournable se trouve quelqu’un qui a purgé une peine de prison, vous n’allez pas demander aux électeurs s’ils sont d’accord ou pas, vous allez négocier directement avec ce parti. Il faut néanmoins dire que Aryé Dery pâtit d’une réputation calamiteuse, au-delà de son propre parti.

D’autant plus qu’un parti comme Shas, qui est un parti religieux ultra-orthodoxe séfarade, a de toute façon une clientèle électorale précise et acquise ?

Bien sur ! Là on à affaire à des partis ultra-sectoriels, au sein ou à la tête desquels les gens sont adorés littéralement si non adulés par leurs électeurs. D’ailleurs les électeurs de Shas ont toujours crié au complot et considéré qu’Aryé Dery était innocent et qu’on lui avait collé ça parce qu’il était du Shas, ou séfarade, ou religieux… Bref, un complot contre lui.

*Frédéric Encel est aussi directeur de la chaire franco-israélienne de relations internationales à TAL Business School, école de commerce israélienne francophone et l’auteur d’Atlas géopolitique d’Israël (Ed. Autrement).