Italie : Une vague de « Sardines » va-t-elle barrer la route à Matteo Salvini ?

COLLE-SERRE Est-ce le début d’une réaction antifasciste de grande ampleur ? Depuis le 14 novembre, les rues des grandes villes italiennes ne désemplissent pas de « sardines » qui veulent réveiller la gauche face à l’extrême droite

Rachel Garrat-Valcarcel

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Le chef de la Ligue, parti d’extrême droite italien, Matteo Salvini.
Le chef de la Ligue, parti d’extrême droite italien, Matteo Salvini. — Alessandro Serrano'/AGF/SIPA
  • Quatre jeunes trentenaires ont lancé une manifestation à Bologne contre une réunion de la Ligue de Matteo Salvini dans cette ville de gauche, le 14 novembre.
  • L’immense succès de cette manifestation qui veut réveiller la gauche face à l’extrême droite essaime avec succès dans toute l’Italie depuis.
  • Dans un contexte délétère, la société civile semble vouloir stopper la voie royale de Salvini, toujours en tête des sondages, vers le pouvoir.

​« La fête est finie », disent « les Sardines » italiennes aux populistes et, en premier lieu, à la Ligue de Matteo Salvini. Ni hommage à Orelsan, ni clin d’œil à Patrick Sébastien, il s’agit d’un mouvement populaire spontané antifasciste né il y a seulement quelques jours, le 14 novembre, sur la place principale de Bologne. 15.000 personnes s’y sont retrouvées et depuis « les Sardines » ont largement essaimé, de Turin à Palerme, avec le même succès. 20 Minutes fait le point sur ce mouvement.

Les « sardines », c’est quoi ?

« C’est parti un peu comme un flash mob », explique Paolo Levi, le correspondant à Paris de l’agence de presse italienne Ansa. Et ça a largement dépassé les attentes des quatre créateurs, des trentenaires de Bologne, Giulia, Andrea, Roberto et Mattia, qui se disent d’ailleurs aujourd’hui dépassés par les événements. « Tout cela est parti à cause de la tenue d’une convention de la Ligue à Bologne », rappelle Ludmila Acone, historienne spécialiste de l’Italie, chercheuse associée à Paris-1.

Dans Bologne la rouge, cette perspective a révolté. « Ils ont voulu faire une manifestation sans drapeaux, sans partis, sans les slogans habituels », décrit l’historienne. Les initiateurs de la manifestation se revendiquent néanmoins clairement de la gauche. Et ça a pris. 15.000 personnes se sont retrouvées sur la place centrale de la ville… « serrées comme des sardines », d’où le nom du mouvement, « pour ne pas laisser la place à Salvini ». Depuis, les pages Facebook se multiplient « un peu comme avec les « gilets jaunes » en France, avec à chaque fois des milliers de personnes », précise Paolo Levi.

Quel est le contexte ?

Après être entrée au gouvernement en juin 2018 grâce à une coalition baroque avec le parti populiste attrape-tout du Mouvement 5 étoiles (M5E), la Ligue est de retour dans l’opposition depuis l’été. En août, Matteo Salvini a, en effet, tenté de renverser son propre gouvernement. Fort de sondages le donnant parfois à plus de 35 % après ses coups de mentons sécuritaires et antimigrants, le leader d’extrême droite a voulu forcer l’organisation de législatives anticipées. Las, le M5E a trouvé un terrain d’entente improbable avec le Parti démocrate, le grand parti de centre gauche italien.

Mais la Ligue surfe toujours sur des sondages favorables (entre 30 et 35 %). Cet automne, l’Ombrie, bastion de la gauche dans le centre de l’Italie, est même tombée aux mains de l’extrême droite. C’est que l’ambiance délétère n’est pas retombée, au contraire. Ludmila Ancone et Paolo Levi sont, tous les deux, très alarmistes. « La Ligue et Fratelli d’Italia (néo-fascistes) sont à l’origine de campagne extrêmement violentes et illibérales, note l’universitaire. Il y a notamment une campagne extrêmement haineuse contre Liliana Segre. »

Liliana Segre une sénatrice à vie, juive, rescapée de la Shoah, a récemment proposé une loi pour renforcer la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. C’est ce qui a provoqué, et c’est un euphémisme, l’ire de l’extrême droite. A tel point qu’elle est aujourd’hui sous protection policière. De son côté, Paolo Levi note que, sans jamais le citer ni faire son apologie (ce qui est illégal en Italie) Matteo Salvini use, par petites touches, de l’esthétique mussolinienne. Dans son attitude, ou certains choix de mots ou d’expression, évidemment pas anodins.

Pourquoi ici et maintenant ?

Si Matteo Salvini était à Bologne pour une convention de son parti c’est que les prochaines élections régionales à venir sont celles de l’Emilie-Romagne, entre la Vénétie et la Toscane. « La gauche a toujours dirigé cette région depuis la guerre. Ça a même longtemps été un modèle de gestion », rappelle Paolo Levi. Pourtant, même ce bastion pourrait basculer (en tout cas, les sondages sont très contradictoires). C’est avant tout contre cette éventuelle bascule à l’extrême droite que la mobilisation des « Sardines » a commencé.

Mais il y a aussi un terreau antifasciste. Bologne n’est pas rouge qu’à cause de ses façades. C’est « une ville avec une longue tradition de gauche, une longue tradition antifasciste aussi. A l’époque du fascisme mais après également », détaille Ludmila Acone, qui rappelle que c’est à la gare de Bologne qu’a eu lieu l’un des plus meurtriers attentats des années de plombs italiennes, perpétré par l’extrême droite. 85 personnes ont péri le 2 août 1980. Paolo Levi insiste sur la vie estudiantine de la ville, surnommée aussi « la savante », « où la première université européenne a été fondée au XIe siècle ».

Quel avenir pour le mouvement ?

Difficile, bien sûr, de faire des pronostics alors que le mouvement existe depuis moins de dix jours. Force est tout de même de constater que l’initiative, inédite depuis les législatives de mars 2018, qui ont vu la percée de la Ligue, répond à un manque d’une partie de la société civile italienne. « Cela fait longtemps qu’on n’avait pas vu des jeunes se politiser et descendre dans la rue », remarque Paolo Levi. Trop tôt aussi pour voir un effet sur les sondages. Ludmila Acone, qui juge que les « Sardines » sont une « réelle contre-offensive à Salvini », estime tout de même que, pour réussir, le mouvement devra aller « au-delà de la petite bourgeoisie intellectuelle de Bologne ».

« Si ce mouvement-là parvient à cimenter toutes les différentes tendances de la gauche italienne ce serait déjà un grand pari gagné », estime le journaliste d’Ansa. De toute façon, le test va venir vite. Les élections en Emilie-Romagne (et en Calabre le même jour) auront lieu le 26 janvier. « Si la région est gagnée par la Ligue, ce sera un coup très dur pour le mouvement et le centre gauche et même le gouvernement. En cas de victoire, alors le mouvement des « Sardines » serait propulsé vers les hautes sphères. Si le raz de marré annoncé est évité, ça serait en partie grâce à eux », juge Paolo Levi.

Ce jeudi, les quatre fondateurs du mouvement on prit la parole sur les réseaux sociaux dans un long texte adressé à l’extrême droite : « Pendant trop longtemps […] vous avez profité de notre bonne foi, de nos peurs et de nos difficultés […]. Il suffit de regarder autour de vous pour découvrir que nous sommes nombreux, et beaucoup plus forts que vous », disent-ils. Une force qui leur permet de dire : « Chers populistes, vous l’avez compris, la fête est finie. »