Affaire Epstein : Comment le prince Andrew est parvenu à déstabiliser la famille royale britannique

TETE COURONNEE En voulant se défendre contre une accusation de viol, le troisième enfant d’Elizabeth II a donné une interview catastrophe

Lucie Bras

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Le Prince Andrew en train de parler à la reine Elizabeth II, le 1er juin 2013 à Epsom.
Le Prince Andrew en train de parler à la reine Elizabeth II, le 1er juin 2013 à Epsom. — LEON NEAL / AFP
  • Le prince Andrew, 59 ans, troisième enfant de la Reine Elizabeth II et du prince Philip, est soupçonné d’être impliqué dans l’affaire Epstein.
  • Il est notamment accusé par une femme de l’avoir forcée à avoir des relations sexuelles avec lui à Londres en 2001 alors qu’elle avait 17 ans, puis à deux autres reprises.
  • Ses relations avec le financier américain Jeffrey Epstein mettent la famille royale dans l’embarras.

« Très embarrassant », « douloureux », « comme un accident de voiture »… Les commentaires en disent long sur l’interview accordée à la BBC par le prince Andrew samedi dernier. Le duc d’York, troisième fils de la reine Elizabeth II, huitième dans l’ordre de succession au trône, est empêtré dans l’affaire Epstein. Le milliardaire américain soupçonné de pédophilie s’est donné la mort en prison le 10 août dernier en attendant son procès pour « exploitation sexuelle de mineures ». Depuis, le prince Andrew est interrogé sur ses liens avec l’affaire, et fait l’objet d’une accusation de viol. La défense désastreuse du chouchou de la reine à la télévision et les soupçons dont il fait l’objet peuvent-ils porter atteinte à l’image de la royauté ? 20 Minutes fait le point.

De quoi est accusé le prince Andrew ?

Virginia Giuffre, qui s’appelait à l’époque Virginia Roberts, accuse le prince Andrew de l’avoir violée à Londres en 2001 alors qu’elle avait 17 ans, puis à deux autres reprises à New York et sur l’île privée de Jeffrey Epstein, son ami, dans les Caraïbes. Une photo est parue dans la presse, montrant le prince et la jeune fille se tenant mutuellement par la taille. A l’arrière-plan apparaît Ghislaine Maxwell, fille du magnat des médias Robert Maxwell. Plusieurs accusatrices d’Epstein ont affirmé avoir été « recrutées » par cette amie du prince et ancienne campagne du financier américain, ce qu’elle a toujours démenti.

Qu’a-t-il dit dans l’interview « calamiteuse » qui a marqué un tournant dans l’affaire ?

Dans cet entretien accordé à la journaliste de la BBC Emily Maitlis et diffusé samedi soir, le prince Andrew voulait aborder les problèmes de front avec « honnêteté et humilité ». Mais l’interview a viré au fiasco. Andrew a donné l’image d’un homme désintéressé par le sort des victimes : « Il n’avait pas l’air conscient du sérieux de l’affaire, riant et souriant à plusieurs reprises pendant l’interview (…) et n’exprimant aucun regret ou inquiétude envers les victimes d’Epstein », jugeait ainsi le quotidien The Guardian.

Andrew a « catégoriquement » nié avoir eu des rapports sexuels avec Virginia Giuffre. Il se rappelle même que ce soir-là, le 10 mars 2001, il a emmené sa fille chez Pizza Express, une pizzeria, de Woking pour une fête, à 50 km de Londres. Il dit se souvenir « bizarrement très bien » de cette soirée car aller chez Pizza Express et se déplacer jusqu’à Woking, « c’est une chose très inhabituelle pour moi ».

Autre détail : son accusatrice a fourni un témoignage très précis de la soirée où ils se sont rencontrés, lors de laquelle il transpirait beaucoup en dansant. « Impossible », répond le prince affirmant qu’il souffrait à l’époque d’un trouble médical contracté lors d’un shoot d’adrénaline pendant la guerre des Malouines, l’empêchant de suer.

Concernant la photo publiée dans les médias, le prince Andrew a émis des doutes sur l’authenticité du cliché – son équipe a même estimé qu’elle était fausse car ses doigts étaient plus potelés à l'époque – et dit ne pas s’en souvenir. Il affirme également s’en vouloir « tous les jours » d’être resté ami avec Jeffrey Epstein après sa condamnation pour avoir conduit des jeunes filles à se prostituer en Floride.

Les conséquences de cette interview peuvent-elles être embarrassantes pour la famille royale ?

Le prince Andrew a affirmé sur la BBC que ses actes n’avaient pas entaché le règne de sa mère, Elizabeth II. Spencer Kuvin, l’avocat qui représente plusieurs victimes du financier Epstein, est d’un autre avis : il estime que la royauté les a « abandonnées », ajoutant que l’interview du prince était « triste » et « déprimante ». Le palais de Buckingham a d’ailleurs engagé plusieurs fois sa crédibilité dans l’affaire, démentant à plusieurs reprises tout comportement inapproprié de la part du prince Andrew.

Les commentateurs de l’actualité de la royauté parlent d’un « désastre ». « Toute personne sensée travaillant dans les relations publiques aurait été choquée et horrifiée » par cette interview, a commenté Dickie Arbiter, ancien attaché de presse de Buckingham Palace, rapporte la BBC. « Cette interview n’est pas comparable à un accident de voiture, c’est un crash de semi-remorque », complète-t-il. Le scandale a même fait irruption dans le premier débat télévisé des élections législatives du 12 décembre, opposant le Premier ministre Boris Johnson au leader de l’opposition travailliste Jeremy Corbyn : tous deux ont exprimé leur « sympathie » et leurs « pensées » pour les victimes.

Le Prince Andrew et sa mère, la reine Elizabeth II, devant une télévision de Buckingham Palace, le 9 juin 2014.
Le Prince Andrew et sa mère, la reine Elizabeth II, devant une télévision de Buckingham Palace, le 9 juin 2014. - Steve Parsons / POOL / AFP

Les accusations graves contre Andrew ne font qu’ajouter à la mauvaise réputation du prince, construite depuis sa jeunesse. « Il est rapidement passé d’une sorte de prince célibataire à une personne qui ne sert à rien, qui dépense de l’argent de manière trop visible, qui prend trop l’avion, qui se marie, qui divorce. D’abord prince chouchou, il est devenu l’oncle embarrassant en une série d’étapes inévitables. Et c’était avant qu’il ne soit devenu aussi embarrassant qu’il l’est maintenant », lâche Catherine Mayer, biographe royale qui est également présidente et cofondatrice du Parti de l’égalité des femmes (WEP), au Guardian.

Depuis cette interview, de nouvelles accusations émergent contre Andrew : l’ex-ministre de l’Intérieur de Tony Blair, Jacqui Smith, a ainsi révélé être « restée bouche bée » face à des commentaires racistes du prince sur les Arabes, lors d’un dîner officiel.

L’affaire va-t-elle plomber le prince Andrew ?

Des soutiens financiers et des organismes de charité ont commencé à annoncer leur départ. « Nous allons examiner la position du prince Andrew, Duc de York, comme parrain lors de notre prochaine réunion du conseil d’administration le 26 novembre », a expliqué un porte-parole de l’université métropolitaine de Londres. « L’université s’oppose à toutes les formes de discrimination, d’abus, de trafic d’être humain et à toute activité contraire à ses valeurs », a-t-il complété.

Plusieurs entreprises ont par ailleurs annoncé mardi qu’elles arrêtaient de sponsoriser l’association Pitch@Palace, lancée par le prince Andrew pour aider des entrepreneurs et des start-up technologiques. « Nous ne renouvellerons pas le partenariat qui prend fin le mois prochain, pour des raisons commerciales », a indiqué à l’AFP une porte-parole de la banque britannique Standard Chartered. Elle n’a pas voulu préciser si cette décision avait été précipitée par l’interview. Ce mercredi, c’est la firme de comptabilité KPMG qui a annoncé ne pas renouveler son partenariat avec le projet de soutien aux entrepreneurs Pitch@Palace.

L’opérateur British Telecom a pour sa part annoncé qu’il refuserait de continuer à soutenir un programme de financement d’apprentissage du numérique, iDEA – Inspiring Digital Enterprise Award – si le duc d’York en restait le parrain. « Toute personne associée à des organisations bénéficiant de l’appui d’Andrew devrait au moins revoir son implication », conclut Catherine Mayer.