Hong Kong : « Si la crise n’est pas maîtrisée, elle pourrait tourner à la guerre civile »

INTERVIEW Pour Jean-Pierre Cabestan, professeur à l’Université Baptiste à Hong Kong, la mégalopole « est dans une impasse, entre les manifestants, qui n’ont pas de réponse à leurs revendications, et le gouvernement, qui est complètement paralysé par Pékin »

Propos recueillis par Manon Aublanc

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La mobilisation à Hong Kong, qui dure depuis plus de cinq mois, a basculé la semaine dernière dans une phase beaucoup plus radicale et violente.
La mobilisation à Hong Kong, qui dure depuis plus de cinq mois, a basculé la semaine dernière dans une phase beaucoup plus radicale et violente. — Anthony WALLACE / AFP
  • Le mouvement de contestation, qui dure depuis cinq mois à Hong Kong, a basculé la semaine dernière dans une phase beaucoup plus radicale et violente.
  • L’exécutif hongkongais a refusé de céder aux revendications des manifestants, qui demandent notamment l’avènement du suffrage universel dans la mégapole de 7,5 millions d’habitants, et une enquête sur les violences policières.
  • Face à la montée de la violence, la police a menacé de répondre avec des « balles réelles » aux « armes létales » des protestataires.
  • L’inquiétude grandit à Hong Kong face à une possible intervention chinoise, qui a maintes fois averti qu’elle ne tolérerait pas la dissidence.

Jusqu’où la violence peut-elle monter ? Cinq mois après le début du mouvement de contestation à Hong Kong, la mobilisation a basculé dans une phase beaucoup plus radicale, la semaine dernière. Face à la possibilité d’une intervention chinoise pour régler cette crise politique inédite, l’inquiétude grandit dans l’ancienne colonie britannique.

La violence est montée d’un cran après le refus de l’exécutif hongkongais d’accéder aux revendications des manifestants, qui réclament l’avènement du suffrage universel et une enquête sur les violences policières. Manifestations, bâtiments occupés, routes bloquées, jets de projectiles, feux… La police, qui peine à contenir le mouvement de contestation, a menacé de répondre avec des « balles réelles » aux « armes létales » des protestataires.

Que peut-il se passer après cette escalade de violences ? Pour tout comprendre à la situation, 20 Minutes a interrogé Jean-Pierre Cabestan, professeur à l’Université baptiste à Hong Kong.

Comment est-on passé d’un mouvement pacifique à une telle escalade de violences ?

C’est essentiellement parce que l’exécutif a fait la sourde oreille. A chaque fois qu’il y a eu une manifestation pacifique, c’est comme s’il ne s’était rien passé. Les seuls moments où le gouvernement a cédé, c’est après des mouvements de violence, notamment ceux du 12 juin et du 31 août. Pour les protestataires, la conclusion, c’est qu’il n’y a que la violence qui marche.

Le problème, c’est que, maintenant, cette violence est devenue aveugle. Les gens ne s’en prennent plus seulement à la police, mais à tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux. Au nom de l’unité du mouvement, les manifestants n’ont d’ailleurs jamais pris leurs distances avec ceux qui ont commis des actes de violences.

La violence peut-elle continuer à augmenter ?

Oui, ce n’est pas exclu. Les protestataires eux-mêmes sont passés à des actions beaucoup plus violentes. On ne peut pas exclure que, demain, des balles réelles soient utilisées par la police de Hong Kong. La police voudrait pouvoir rouvrir le tunnel qui relie Hong Kong à Kowloon, qui se situe près de l’université où il y a des violences dernièrement. C’est un point stratégique et névralgique de la circulation du territoire. Les policiers vont sûrement utiliser davantage de moyens et de force pour, si besoin est, dégager ce passage.

Hong Kong est dans une impasse. D’un côté, le mouvement n’a pas de réponse à ses revendications, de l’autre, le gouvernement est complètement paralysé par Pékin, qui décide de tout.

La Chine va-t-elle intervenir militairement ?

Une intervention de la Chine est possible, mais peu probable dans les jours à venir. La police hongkongaise peut encore faire pas mal de choses avant d’appeler Pékin au secours. D’ailleurs, ce n’est pas forcément dans l’intérêt de la Chine d’envoyer ses troupes. Le message à la communauté internationale serait déplorable et ça ne réglerait pas le problème. Ça risquerait de mettre de l’huile sur le feu. Il faudrait que la situation se détériore de manière dramatique pour que l’armée chinoise intervienne dans les jours qui viennent.

La cheffe de l’exécutif hongkongais, Carrie Lam, va-t-elle être limogée ? Son départ pourrait-il régler la crise ?

La stratégie de Pékin, c’est plutôt de garder Carrie Lam pour l’instant et de la jeter quand son utilité sera arrivée à terme. Il vaut mieux la garder, c’est un peu la tête de Turc des Hongkongais, mais, d’un autre côté, elle sert les intérêts de Pékin. Même si elle ne parvient pas à sortir Hong Kong de la crise, elle parvient, pour Pékin, à maintenir l’ordre ou à le rétablir. Pour le moment, Pékin n’a personne d’autre à proposer. La Chine préfère laisser Carrie Lam en première ligne, même si, en réalité, elle n’a aucun pouvoir et aucune autonomie.

Comment réagit la communauté internationale ? Peut-elle empêcher une intervention chinoise ?

La communauté internationale joue un rôle, mais, tant que Pékin n’envoie pas l’armée, les condamnations et les préoccupations des autres pays n’ont pas beaucoup d’importance. Si Pékin envoie l’armée, la communauté internationale ne pourra pas nécessairement lui faire changer d’avis, mais évidemment ça compliquerait les choses. Ça pourrait avoir des conséquences sur les relations entre la Chine et les autres pays, notamment sur le statut de Hong Kong, qui pourrait être remis en cause si l’armée chinoise intervenait.

A quoi peut-on s’attendre dans les prochains jours ?

C’est très difficile d’y voir clair sur les scénarios plausibles ces prochains jours. On est loin d’être sortis de la crise. Mais il y a deux choses qui pourraient faire avancer les choses. D’abord la mise en place d’une commission d’enquête indépendante sur les violences policières, qui a été réclamée par beaucoup de monde, y compris les partis pro-Pékin à Hong Kong, mais que Carrie Lam continue toujours de refuser. C’est une des cinq revendications du mouvement. La deuxième chose, c’est la réduction de la polarisation de la société hongkongaise. Il y a des divisions très fortes entre les pro-Pékin et les contestataires. Si la crise à Hong Kong n’est pas maîtrisée, elle pourrait tourner à la guerre civile.