Le président bolivien Evo Morales derrière Williams Kaliman, le Commandant-en-chef des Armées, le 23 mars 2019 à La Paz.
Le président bolivien Evo Morales derrière Williams Kaliman, le Commandant-en-chef des Armées, le 23 mars 2019 à La Paz. — AIZAR RALDES / AFP

INTERVIEW

Crise en Bolivie : « La crise ne fait que commencer, le départ de Morales ne va pas apaiser la situation »

Après sa démission, le président Evo Morales a été contraint de fuir son pays ce lundi, en demandant l'asile politique au Mexique

  • En Bolivie, le président Evo Morales a démissionné, avant de s’enfuir pour le Mexique, pour fuir les menaces proférées par l’opposition contre lui et sa famille.
  • L’armée et la police, qui lui ont retiré dimanche leur soutien, l’avaient appelé à démissionner « pour le bien de la Bolivie ».
  • « On est dans une situation où tout peut arriver, caractérisée par un vide institutionnel, il n’y a plus de pouvoir en Bolivie », analyse Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste de l’Amérique latine.

En Bolivie, le siège du pouvoir est désormais vide. Après sa démission, le président socialiste Evo Morales a quitté son pays lundi pour se réfugier au Mexique. Le pays d’Amérique centrale lui a accordé l’asile politique face aux menaces dont il dit faire l’objet. Avec lui, c’est tout le camp Morales qui a quitté le pouvoir face à la pression d’une grève générale et de manifestations qui paralysaient l’activité depuis une dizaine de jours.

Que se passe-t-il en Bolivie ? Quel avenir pour le pays ? 20 Minutes revient sur ces événements avec Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste de l’Amérique latine.

Pourquoi le président a-t-il dû fuir son pays ?

C’est une décision à dimension personnelle. Evo Morales considère que ses proches et le mouvement autour de lui étaient menacés, que son intégrité physique était en danger en Bolivie. C’est pourquoi il a demandé l’asile au gouvernement mexicain. Et selon le Mexique, la vie d’Evo Morales est bien en danger, puisque l’asile politique pour raisons humanitaires lui a été accordé.

La campagne électorale a été marquée par de nombreuses tensions, qui laissaient entrevoir des désaccords très forts entre Evo Morales et ses opposants. Face aux contestations de résultats, Evo Morales a accepté de faire venir une mission de l’Organisation des Etats américains (OEA), spécialiste des élections.

Ce rapport a conclu que la sincérité du scrutin avait été faussée : l’organisation n’a pas remarqué de fraude mais des irrégularités. Evo Morales a alors accepté d’organiser de nouvelles élections le 10 novembre. Pour l’opposition, ça n’a pas été suffisant.

Quel a été le coup fatal pour Evo Morales ?

C’est quand l’armée et la police ont emboîté le pas à l’opposition : ils ont « suggéré » – c’est le terme qu’ils ont employé – sa démission. Sous pression des militaires, lâché par les institutions, il a décidé de démissionner car, selon lui, les conditions n’étaient plus réunies pour garantir la stabilité du pays. Ce n’est pas parce qu’il a fauté, mais parce qu’il a considéré qu’une alliance de l’opposition, de l’armée et de la police ne lui permettait pas de continuer.

En quelques heures, entre le 10 et le 11 novembre, le pays a connu des saillies de violences extrêmes. La maison de plusieurs membres de la famille Morales a été attaquée, celle de sa sœur a été brûlée. On a vu des scènes effroyables d’élus indigènes lynchés sur la place publique. Ce sont des choses qui parlent d’elles-mêmes. Cela montre l’esprit revanchard et violent de l’opposition.

Peut-on parler de coup d’Etat ? Que répondez-vous à ceux qui parlent de manipulation américaine ?

Il y a des arguments qui plaident pour le coup d’Etat. Plusieurs gouvernements l’évoquent, comme l’Argentine, l’Espagne, le Mexique ou la Russie… A partir du moment ou l’institution militaire intervient dans un conflit politique pour exiger la démission du président élu, il y a une rupture de l’ordre constitutionnel. L’armée se retrouve ainsi à prendre le pouvoir dans le pays, et c’est ce qu’on appelle un coup d’Etat.

Concernant votre deuxième question, on n’est plus à l’époque où les Etats-Unis intervenaient directement, comme au Chili avec Allende en 1973. Mais on peut noter que le général de l’armée bolivienne était en poste à Washington, que celui de la police a été formé aux Etats-Unis. Les Américains n’ont jamais caché leur soutien à l’opposition, ils n’ont jamais caché leur souhait que Morales tombe : ça peut vouloir dire financement, conseil à l’opposition, etc.

En ce sens, leur implication ne fait aucun doute : les Etats-Unis sont partie prenante dans la polarisation de la situation en Bolivie depuis un certain temps. Il suffit de lire le communiqué de Trump lui-même, qui applaudit les forces militaires boliviennes et considère que c’est une victoire de la démocratie.

Avait-on vu venir cette crise politique en Bolivie ?

D’abord, il ne faut pas oublier que la Bolivie est le pays qui a connu le plus de coups d’Etats en Amérique Latine. Dans ce pays, la crise est là depuis longtemps. Elle est là depuis la première élection d’Evo Morales en 2006. Une partie des Boliviens n’a jamais accepté sa victoire : parce qu’il est indigène, parce qu’il s’est positionné sur un certain courant politique ou encore parce qu’il est anti-Washington.

Un soulèvement avait déjà failli provoquer la destitution de Morales en 2008, quand la Media Luna, quatre départements fiefs de la droite, s’étaient soulevés contre lui. Plus récemment, il a perdu un référendum en 2016, dans lequel il demandait s’il pouvait se représenter ou pas. Finalement, dans une décision controversée, la Cour suprême l’a autorisé à se représenter. Depuis 2016, la tension était très forte. La récente élection est venue cristalliser ces tensions.

Quel avenir pour le pouvoir politique en Bolivie ? Va-t-on vers un retour de la gauche ou vers une prise de pouvoir de l’armée ?

On est dans une situation où tout peut arriver, caractérisée par un vide institutionnel, il n’y a plus de pouvoir en Bolivie. La Constitution prévoit l’organisation d’élections dans les 90 jours mais aujourd’hui, on ne sait pas quelles institutions peuvent le faire. Il est possible que l’armée prenne un rôle de première ligne, en installant un pouvoir transitoire. On rentre dans une logique qui peut être celle d’une escalade.

L’armée a toujours joué un rôle trouble. On ne sait pas ce qu’il peut se passer. Lui dit qu’il va revenir. L’opposition essaye d’expliquer que ce n’est pas un coup d’Etat. L’armée et la police peuvent s’installer au pouvoir pendant que la société se désagrège.

Ce qui est sûr, c’est que la crise ne fait que commencer. Le départ de Morales ne va pas du tout apaiser la situation. Au moins 40- 45 % de la population, qui supporte le président, considère que le pouvoir leur a été volé. On est sur un pays hyperpolarisé politiquement. Le risque, c’est que le conflit politique ne trouve pas de résolution : dans ces cas-là, la violence politique peut se déployer.