Incendies : « Etre prêt à tout moment », la Californie apprend à vivre avec les coupures d’électricité et les évacuations

REPORTAGE En proie à une dizaine d'incendies, l'Etat américain se trouve en alerte maximale face à un nouvel épisode venteux qui devrait durer 48 heures

Philippe Berry

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Un hélicoptère lutte contre le Getty Fire, un incendie qui s'est propagé le long de l'autoroute 405, à Los Angeles, le 28 octobre 2019.
Un hélicoptère lutte contre le Getty Fire, un incendie qui s'est propagé le long de l'autoroute 405, à Los Angeles, le 28 octobre 2019. — Ted Soqui/Sipa USA/SIPA;

De notre correspondant à Los Angeles,

Depuis sa maison perchée au sommet d’une colline d’Orange County, Mike a une vue magnifique sur toute la vallée. Par temps clair, il peut même apercevoir Newport Beach et l’océan Pacifique. Mais ce mardi matin, alors qu’il n’est pas tombé une goutte de pluie depuis six mois et que les vents de Santa Ana devraient souffler jusqu’à 100 km/h en rafales pour 48 heures, le quartier se trouve dans une zone concernée par de possibles coupures préventives de courant. « On a reçu plusieurs appels automatisés ce matin pour nous prévenir. Pour l’instant, tout va bien mais il faut être prêt à tout moment. Il y a deux ans, plusieurs maisons avaient brûlé. »

Un quartier de la ville d'Orange, en Californie, dans la zone pouvant être touchée par des coupures d'électricité préventives.
Un quartier de la ville d'Orange, en Californie, dans la zone pouvant être touchée par des coupures d'électricité préventives. - P.BERRY/20 MINUTES

La Californie ne connaît pas de répit. Après une accalmie de 24 heures qui a permis aux pompiers de Los Angeles de limiter la progression du Getty Fire, une nouvelle alerte rouge menace le sud de l’Etat, mais aussi le nord, où le Kincade Fire a déjà détruit 30.000 hectares au nord de San Francisco. « Il suffit d’une braise emportée par le vent pour déclencher un autre incendie », a averti le chef des pompiers de Los Angeles, Ralph Terrazas, lors d’une conférence de presse.

Des coupures d’électricité préventives critiquées

C’est une nouveauté de cette année. Pour tenter de lutter contre les incendies, les deux principaux fournisseurs d’électricité de l’Etat, PG&E et SCE, procèdent à des coupures préventives. Leurs installations vieillissantes sont en effet à l’origine de plusieurs sinistres majeurs de ces dernières années, notamment du Camp Fire, qui avait rasé la ville de Paradise et fait près de 90 morts l’an dernier. PG&E, qui a déjà dû faire un chèque de 11 milliards de dollars, s’est placé cette année sous la protection de la loi sur les faillites.

Le gouverneur de l’Etat, Gavin Newsom s’est encore fâché mardi : « Les fournisseurs peuvent-ils trouver une solution ? Et faire ce satané boulot, qui aurait dû être fait il y a bien longtemps, de moderniser leurs lignes électriques, de les enterrer ? », a-t-il tonné. Le problème principal reste le coût – estimé à 15.000 dollars par usager pour enterrer les lignes – et il faut également compter avec la menace des tremblements de terre, qui peuvent causer des dégâts majeurs sur les câbles souterrains.

Au sein de la population, ces coupures sont loin de faire l’unanimité. « On n’a pas de générateur. Avec les congélateurs et des réserves de glace, on peut tenir environ 24 ou 36 heures », estime Eric, sous-chef au restaurant Orange Hill. Qui s’agace : « Ces entreprises n’ont pas entretenu leur réseau, et c’est nous qui trinquons ? »

Pour l’instant, rien ne prouve que cette stratégie d’un black-out préventif soit efficace – le Kincade Fire a, semble-t-il, été provoqué par un incident sur un pylône électrique de PG&E qui était encore actif alors que le courant avait été coupé pour les habitants. Vendredi, les habitants de Santa Clarita, au nord de Los Angeles, dont l’électricité avait été coupée par SCE, ont dû fuir face au Tick Fire en pleine nuit en s’éclairant à la lampe torche. Avec des batteries de smartphone à plat, certains n’ont pas reçu les alertes envoyées par les autorités et n’ont été prévenus qu’à l’arrivée des équipes du shérif tapant à leur porte, raconte le LA Times.

« Ready, set, go ! »

En Californie du Sud, il n'a pas plus depuis début mai et les collines sont rarement débroussaillées.
En Californie du Sud, il n'a pas plus depuis début mai et les collines sont rarement débroussaillées. - P.BERRY/20 MINUTES

Avec des collines couvertes de broussailles pouvant atteindre deux mètres de haut, un brasier peut progresser tel « un train lancé à pleine vitesse », selon la description des pompiers dans la campagne « Ready, set, go ! » («A vos marques, prêts, partez ! »). Et dans des coins reculés auxquels on accède souvent par une unique route au fond d’un canyon, ceux qui attendent trop pour partir peuvent se retrouver pris au piège. Ryan était chez ses parents dans les collines de Brentwood quand ils ont dû évacuer face à la progression éclair du Getty Fire. « Il faut avoir un plan de bataille. On ne sait pas comment on va réagir le moment venu avec la panique », assure-t-il.

Pour un tremblement de terre, il faut être prêt à rester chez soi en autonomie avec de l’eau et des vivres pour au moins une semaine. Pour les incendies, les autorités recommandent de privilégier la mobilité, et d’avoir un sac à dos prêt avec les papiers importants (passeport, livret de famille, titres de propriété), de l’eau, des médicaments et un chargeur de téléphone. Alors que le changement climatique semble prolonger les périodes de sécheresse, les Californiens vont sans doute devoir apprendre à vivre avec cette menace constante: sur les 20 incendies les plus vastes depuis 1932, 15 se sont produits après l’an 2000.