Révoltes au Chili, au Liban, en Equateur, en France... Les pauvres sont-ils plus pauvres qu’avant ?

EMEUTES La pauvreté régresse, doucement, mais ce sont surtout les inégalités qui s’aggravent, ce qui tend la situation dans bien des pays

Rachel Garrat-Valcarcel

— 

Au Chili, les manifestations ont débuté après une augmentation des tarifs du métro.
Au Chili, les manifestations ont débuté après une augmentation des tarifs du métro. — ELVIS GONZALEZ/EFE/SIPA
  • Des « gilets jaunes » en France depuis près d’un an à la grogne au Chili contre la hausse des prix du métro, les mouvements populaires pour des raisons socio-économiques semblent se multiplier dans le monde.
  • La pauvreté s’aggraverait-elle dans une partie des pays du monde ?
  • Pour les ONG Oxfam France et Convergence, la question est moins celle de la pauvreté que du creusement des inégalités.

Au Chili, c’était le prix du métro. Au Liban, une taxe sur les appels téléphoniques via Internet. En Russie, une réforme des retraites peu avantageuse. En Equateur, l’arrêt brutal des subventions aux carburants. En France, une taxe sur le carburant… Les exemples sont nombreux. Depuis quelques mois, les manifestions voire les révoltes liées à des sujets socio-économiques sont légion à la surface de la planète.

Est-ce à dire que la pauvreté augmente dans ces pays-là ou dans le monde ? Pas vraiment. En tout cas si on en croit les statistiques. Même si chaque pays a ses particularités, au global, la Banque mondiale note un recul de l’extrême pauvreté sur le temps long. Moins de 10 % de la population mondiale vit avec moins de 1,9 dollar par jour en équivalent de pouvoir d’achat. Jamais ce taux n’a été aussi faible.

50 % de la population à moins de 5,5 dollars par jour pour vivre

« Sauf que ce seuil-là ne veut plus dire grand-chose dans de nombreux pays, il ne prend par exemple pas en compte les dépenses de santé », objecte le porte-parole d’Oxfam France sur les questions de justice fiscale, Quentin Parrinello. S’il reconnaît qu’il y a bien une baisse sur cet indicateur, « elle est moins rapide qu’avant et est même désormais inexistante en Afrique subsaharienne ».

« Un autre seuil, à 5,5 dollars par jour, toujours de la Banque mondiale, montre une stabilité du nombre de pauvres », ajoute l’activiste d’Oxfam France. Et le niveau est élevé : près de 50 % de la population mondiale n’a pas 5,5 dollars par jour et a donc du mal à pouvoir subvenir à ses besoins basiques. Pourquoi ? « Parce qu’on a aujourd’hui un niveau d’inégalités qui empêche de faire baisser le niveau de pauvreté. »

Ça ne ruisselle pas

C’est la notion clef : les inégalités. « Le système crée bien de plus en plus de richesses mais elle sont concentrées au niveau des plus riches et elles ne ruissellent pas vers les habitants les plus pauvres », détaille Quentin Parrinello. « C’est une situation généralisée dans la plupart des pays et qui malheureusement s’aggrave », embraye Thibault Larose, directeur exécutif de Convergence, qui appui l’Agenda 2030 de l’ONU sur le développement durable.

Les inégalités, ça se quantifie aussi, grâce au coefficient de Gini, un autre indicateur de la Banque mondiale, qui va de 0 à 1. « Le salaire, les revenus, le patrimoine sont analysés. Dans un pays où les inégalités sont réduites, comme le Danemark, on est à 0,26. Au Chili, on est au-dessus de 0,5. Au-delà de 0,5 ça devient extrêmement élevé. Au Liban ou en Equateur c’est la même chose », explique Thibault Larose. En France, en 2015, on était à 0,32.

Une situation plus grave qu’en 2008

Pour Oxfam France comme pour Convergence, c'est la cause des politiques mises en place par les Etats. « Il y a une forte responsabilité des Etats qui préfèrent mettre en place une politique de l’offre, où on aide les entreprises. Cela crée un sentiment de plus en plus fort d’injustice, dit Quentin Parrinello. On a un modèle de croissance qui produit une accumulation de richesse dans les mains de quelques-uns d’un côté et qui impacte négativement le reste de la population. »

Par ailleurs, la crise de la dette a provoqué la mise en place de politiques d’austérité, de coupes dans les services publics. Or, celles-ci « impactent de manières disproportionnées les pauvres », explique le porte-parole d’Oxfam France. Plus généralement, « les personnes riches et les entreprises sont très mobiles, décrit Thibault Larose. C’est ce qui fait dire aux Etats qu’il faut baisser les impôts pour ne pas les faire partir, c’est le principe de la politique économique mondiale actuelle. La réponse face au manque de moyens de l’Etat après c’est de taxer les gens sur place, qui ne peuvent pas bouger. »

Quentin Parrinello théorise ça en une sorte « d’impôt régressif », qui pès, relativement plus sur les plus pauvres. Ces mesures (taxe carbone, hausse du prix du métro, etc.) qui paraissent comme petites à l’échelle macroéconomique sont en fait « perçues comme un grignotage du pouvoir d’achat qui est déjà faible », poursuit de directeur exécutif de Convergence.

« Prise de conscience citoyenne »

Or, de trop grandes inégalités sont « un facteur de fragilisation de la cohésion sociale et donc un facteur d’instabilité », juge le porte-parole d’Oxfam. Thibault Larose parle, lui, d’une « prise de conscience citoyenne sur la nécessité d’un changement immédiat. Il y a un côté goûte d’eau qui fait qu’on ne peut plus rester dans l’omerta ». L’activiste met cela en miroir d’une autre mobilisation, pour le climat, qui répond aussi, pour lui, à une « obligation immédiate d’un changement pour faire face à l’urgence climatique ».

La solution pour réduire les inégalités peut passer par des initiatives au niveau mondial. « Ça demande une coordination, prévient Quentin Parrinello. Les questions d’impôts sur les sociétés sont discutées au niveau mondial. Il s’agit de mettre un taux d’imposition minium effectif. Ce sont des discussions très compliquées puisque certains pays le veulent un peu plus haut, d’autres vraiment très bas. Or, pour les organisations de la société civile, ce n’est pas suffisant puisqu’on ne parle actuellement que de niveau encore plus bas que ce qui existe déjà. »