VIDEO. Exhumation de Franco : « L’Espagne connaît une "redémocratisation" »

INTERVIEW Pour Carole Viñals, autrice d’« Un modèle espagnol », l’Espagne n’en a pas fini avec le franquisme, l’exhumation des restes du dictateur n’est même que le début de la fin

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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Les nostalgique du régime de Franco étaient
Les nostalgique du régime de Franco étaient — DAVID FERNANDEZ/EFE/SIPA
  • Les restes de Franco, le dictateur espagnol mort en 1975, ont été retirés de l’imposant mausolée de la valle de los Caidos, aujourd’hui. Le résultat d’une longue bataille politique et judiciaire.
  • Pour Carole Viñals, l’Espagne n’en a pour autant pas fini avec l’héritage de la dictature : bien des problèmes se posent encore d’après elle.
  • L’universitaire explique quand même à 20 Minutes que cette exhumation n’est possible que grâce à une nouvelle vague de démocratisation de l’Espagne, quarante ans après la transition démocratique.

Dans la vallée de ceux et celles qui sont tombées pendant la guerre d’Espagne, la dépouille de Franco, elle, s’est envolée. En hélicoptère, fraîchement exhumée du monumental mausolée de la Valle de los caidos, en espagnol dans le texte. Quarante-quatre ans après la mort de son dictateur, l’Espagne n’en a pas fini avec l’héritage de la dictature, encore bien visible dans le paysage.

Loin d’être la fin du processus, Carole Viñal, maîtresse de conférences à l’université de Lille et autrice d’Un modèle espagnol, à paraître chez Atlande, voit dans cette exhumation le début d’un processus qui peut permettre à l’Espagne de solder l’héritage de la Guerre civile et de la dictature. Victimes, enfants de victimes et petits-enfants de victimes, dont elle est, ont encore une longue liste de demandes.

Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement socialiste tente de faire exhumer Franco, pourquoi Pedro Sanchez a réussi cette fois ?

En 2011 Jose-Luis Zapatero s’était heurté à l’opposition de la droite : ça montrait qu’il y avait des résistances intérieures. C’est ce que l’on appelle le franquisme sociologique en Espagne. Là, Sanchez y est arrivé parce que le Parti Populaire s’est abstenu lors du vote au parlement. Pour moi c’est le signe qu’entre 2011 et 2019 la société espagnole s’est profondément transformée. Ce qui était impossible à l’époque est devenu possible. D’autant plus que ce n’est pas qu’une décision de l’exécutif : c’est aussi une décision du législatif et du judiciaire à l’unanimité. On a l’impression que l’Espagne a franchi une sorte d’étape, très tardivement.

C’est tout de même une évolution qui a été progressive car déjà, dans les années 2000, Zapatero avaient fait voter une loi de « mémoire historique »…

Oui, en 2007. L’exhumation de Franco entre dans ce cadre. Mais cette loi, sous le gouvernement du PP de Mariano Rajoy (2011-2018), n’a pas été appliquée. Soi-disant pour des raisons économiques. Donc les socialistes renouent avec leur cheval de bataille, qui idéologiquement ne peut leur donner qu’une bonne image. Il y a bien sur une instrumentalisation de tout ça par Pedro Sanchez, il ne faut pas être naïfs. Il le fait à des fins électorales mais, dans le fond c’est très bien. Car depuis 1975 c’était quelque chose de proprement scandaleux, en plus aux frais du contribuable. Au cimetière de Mingorubbio, la tombe de Carmen Polo [l’épouse] et celle du dictateur sont aussi aux frais de l’Etat. Ce n’est donc pas entièrement réglé : c’est le début de quelque chose.

On ne peut donc pas dire qu’on a vraiment tourné une page ?

Non ! Mais non ! Il y a 33.000 personnes à la valle de los Caidos ! Il y a plus de 100.000 disparus dans des fosses. En fait il n’y a même pas de chiffres officiels. Il y a aussi la question des enfants volés : on a continué à voler des enfants jusqu’aux années 1980… Il n’y a aucune reconnaissance de tout ça. L’exhumation c’est vraiment un premier pas.

Ça serait quoi les autres pas à faire ?

Il y a par exemple des tas de papis et de mamies de 90 ans qui attendent pour mourir d’avoir pu récupérer les restes de leurs parents. C’est quelque chose de très urgent à faire. D’un point de vue humain, cette question des fosses est extrêmement importante.

Vous insistiez tout à l’heure sur le fait que si l’exhumation a été possible cette fois-ci c’est grâce à l’abstention du PP. Le Parti populaire c’est quand même le grand parti des anciens franquistes à la base. Ce changement d’attitude est-il lié au changement de génération à la tête du parti ?

C’est possible. Moi ce que je pense c’est qu’on assiste à une sorte de « redémocratisation » de la société espagnole. Parce que la crise a fait traverser les épreuves très graves et provoqué une sorte de prise de conscience sociale. La crise a été tellement grave qu’il y a eu d’énormes mobilisations citoyennes. Il y a eu ce qu’on a appelé les « mairies du changement », à Barcelone, Madrid ou Valence, un peu partout… Et ces mairies-là ont par exemple enlevé des plaques franquistes. Or, ces élections sont le produit de Podemos, qui a surgi de la crise économique. Donc il y a une espèce de mouvement, qui n’est pas directement lié à la crise, mais est une de ses conséquences. Il y a eu un changement culturel, un changement d’imaginaire.

Vous dites que les actes attendus deviennent urgents mais tout cela aurait-il pu être fait par les gouvernements socialistes de Felipe Gonzales (1982-1996) ou du PP de Jose-Maria Aznar (1996-2004) ? N’était-ce pas trop frais ?

C’est la fameuse question de savoir si la transition a bien été faite, est-ce que ce n’était pas dangereux de le faire avant… On a toujours brandi en Espagne une menace par rapport à l’armée, à la Guerre civile… Sincèrement, je ne sais pas. Lors de la tentative de coup d’Etat du 23 février 1981 tout le monde avait dit « les militaires vont bouger ». En fait ils sont tous restés chez eux. Je ne sais pas s’il y avait vraiment péril à faire ces actes-là, c’est vrai que c’était plus frais. Une chose est certaine : Aznar ne l’aurait jamais fait.

Face à la « redémocratisation » on voit l’émergence de Vox, un parti d’extrême droite, formé par d’anciens du PP. Il s’agit d’un parti très réactionnaire voire nostalgique : n’y a-t-il pas un risque à voir les positions se tendre des deux côtés de l’échiquier ?

C’est une évidence : c’est comme pour les féministes et les antiféministes. Il y a un backlash. L’émergence de Vox obéit à une certaine logique. Mais aux dernières élections générales [en avril] ils ont plafonné. Je crois que la question de la Catalogne est plus grave politiquement : ça peut réveiller des choses plus profondes. Je ne sais pas si l’extrême droite espagnole va monter, en revanche, leurs idées contaminent la droite (PP et Ciudadanos) et ça c’est grave.