Brexit : « C’est pas qu’on vous aime pas »… A Romford, les Brexiters veulent « leur propre pays »

REPORTAGE Chez les partisans du Brexit, la déception et la frustration dominent après un nouveau délai voté pour la sortie de l'Union européenne

Lucie Bras

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Des passants dans les rues de Romford, au Royaume-Uni, le 20 octobre 2019.
Des passants dans les rues de Romford, au Royaume-Uni, le 20 octobre 2019. — L.BRAS/20Minutes
  • Les députés ont adopté samedi un amendement qui repousse le vote sur l'accord de sortir de l'Union européenne.
  • Pendant ce temps à Londres, des centaines de millers de personnes ont manifesté samedi pour demander un nouveau référendum.
  • Après avoir parlé aux Remainers (les anti-Brexit), 20 Minutes est allé rencontrer l'autre camp, où la frustration domine.

De notre envoyée spéciale en Angleterre

Samedi à Londres, des centaines de milliers de manifestants venus de tout le pays ont défilé pour demander un second référendum sur le Brexit. Dans l’autre camp, celui des « Brexiters », c’est la frustration qui domine, après le vote d'un amendement au Parlement, qui repousse encore le départ. 20 Minutes s’est rendu à Romford, commune pro-Brexit de la première heure.

Les rues de Romford sont presque vides ce dimanche matin. Et les rares passants qui déambulent n’ont pas très envie de parler du Brexit. « Ça ne m’intéresse pas : quand vous prononcez ce mot, ça me donne envie de fuir à 100 kilomètres », lâche un passant sans s’arrêter. Des vents, on s’en est pris beaucoup, des « j’en peux plus », des « non merci ». Comme cet employé qui boit un café dans la rue avant d’aller travailler. « Je ne veux pas en parler, même si je ne suis pas surpris, tout le monde s’en fout de nous », souffle-t-il avant de s’en aller.

Une ville pro-Brexit aux portes de Londres

Attablée à la terrasse d’un café malgré la fraîcheur matinale, Ann, 76 ans, ne veut pas donner son vrai prénom mais accepte de nous livrer son sentiment. « C’est très frustrant tous ces reports. J’ai voté pour partir, le peuple a voté une fois pour quitter l’Europe. J’ai envie de leur dire : "Faites avec, tenez-vous en au référendum et à la décision populaire". S’il y avait un second référendum, cela nous enlèverait notre liberté d’expression », commente-t-elle. « De toute façon, je ne pense pas que l’on verra beaucoup de différence quand on sera sortis », estime-t-elle. « Peut-être plus tard. Et je pense que ce sera plus juste. "Hopefully" », sourit-elle en croisant les doigts.

J'écris ton nom... Liberty : le centre commercial incontournable de Romford, au Royaume-Uni.
J'écris ton nom... Liberty : le centre commercial incontournable de Romford, au Royaume-Uni. - L.BRAS/20Minutes

Peu à peu, le centre-ville de Romford s’anime. Les familles se promènent, se rendent dans le gigantesque centre commercial abrité et dissimulé entre les rues de la ville. Son nom ? « Liberté ». Vêtements, montres, bijoux, cafés, vaisselle… On y trouve toutes les grandes enseignes, et plus encore. Ici, on n’est qu’à une vingtaine de kilomètres de Londres, desservi par un train qui relie les habitants à la capitale en 15 à 30 minutes. Dans cette « ville qui veut quitter l’Europe », comme l'appelle CNN, on a voté à 70 % pour le Brexit en 2016. Un résultat rarissime autour de la capitale : sur 33 circonscriptions, seules cinq ont voté pour le Brexit, Havering en tête. Et leur vote est resté pratiquement inchangé lors des dernières élections européennes.

Une population qui ne cesse d’augmenter

Romford est l’une des villes les plus importantes du Grand Londres. Sa population a augmenté de 21 % entre 2001 et 2011. Elle accueille depuis quelques années les populations qui ont quitté la capitale, devenue trop chère. Et cette croissance devrait perdurer : la région du Havering, dont elle dépend, attend une croissance de 11,2 % de sa population d’ici 2021, selon un document du gouvernement. La région abrite aussi des populations plus âgées que le reste du Grand Londres.

Justement, un petit groupe de retraités est assis autour d’une table du Starbucks, en plein cœur du centre commercial. « On est voisins, on vient ici tous les matins, vous saurez où nous retrouver », plaisantent-ils. Pour ces Brexiters, Perry, Len, Jerry et Vivian, le vote de la veille est l’un des sujets du jour. « On en a parlé ce matin, ça nous met très, très en colère, explique Jerry. Hier les gens ont marché, mais il faut qu’ils comprennent qu’ils ont perdu, ils perdent leur temps ». « C’est pas qu’on ne vous aime pas vous les Français, où même les autres européens. On veut continuer à faire des affaires. Mais on veut prendre nos propres décisions politiques, on veut être notre propre pays », développe Perry.

« Les jeunes, ils s’habitueront »

« On a été un pays indépendant pendant deux cents ans, et je veux que ça reste comme ça », tranche Len. « Mais vous les Français, vous en pensez quoi du Brexit ? », interroge-t-il. On a tenté de se lancer dans une explication géopolitique dans la langue de Kate Winslet, avant de se raviser et de relancer la conversation sur les jeunes générations. « Les jeunes ont peur de ces changements parce que pour eux, l’Union européenne, c’est la norme. Mais nous, on a vécu sans, et c’était très bien. Ils s’habitueront », assure Jerry.

Assis dans le centre commercial Danny et Deb patientent avant un rendez-vous. « C’est trop tard maintenant, ça a duré trop longtemps, tout le monde se désintéresse du sujet », assurent-ils. « On accorde trop d’avantages aux gens qui viennent dans notre pays. Nous, on doit travailler pour accéder à une couverture santé, mais eux, ils n’ont qu’à venir et ils y ont droit », développe Deb. Tous deux habitent Romford, elle est femme de ménage, lui est boucher et estime que « s’il y a un second référendum, je ne pense pas que je voterai. C’est déjà fait, c’est une perte de temps. »

Une jeune mère devant une boutique fermée du centre ville de Romford, le 20 octobre 2019.
Une jeune mère devant une boutique fermée du centre ville de Romford, le 20 octobre 2019. - L.BRAS/20Minutes

Angela, pro-européenne devenue Brexiter

Cette lassitude, c’est bien le sentiment qui unit les anti et les pro. Un peu plus loin, Angela, 57 ans, prend son petit-déjeuner. Entre deux bouchées d’un étrange sandwich-croissant, elle se dit aussi « frustrée » par la situation. « En 2016, j’ai voté pour rester dans l’UE mais s’il y avait un deuxième référendum maintenant, je voterais pour le Brexit », affirme-t-elle. « Il y a trois ans, j’ai perdu un vote, ma décision était celle de la minorité : à ce moment-là, nous aurions du partir et nous ne l’avons pas fait. Maintenant je voterais pour, presque en soutien pour ceux qui ont voté, pour renforcer cette majorité et forcer la main du gouvernement », raconte Angela. Elle dénonce une situation absurde : « Tous les partis sont divisés sur la question, même les élus du Brexit party sont divisés et ont des idées différentes, même eux ! ».

Dans les rues de Romford, Alana, 26 ans, sort du centre commercial. Elle n’était pas au courant du vote. « Un nouveau délai ? Comme c’est surprenant », ironise-t-elle. « Mon père dit qu’ils vont continuer à repousser, repousser et repousser, jusqu’à ce qu’on finisse par oublier », continue-t-elle. Il y a trois ans, elle a voté pour rester dans l’Union européenne. « Mais maintenant, il faut qu’ils le fassent, dans un sens ou dans l’autre, mais qu’on avance pour passer à autre chose. »