Brexit : « L'énorme lassitude des députés britanniques sur ce dossier pourrait jouer en faveur de Boris Johnson »

INTERVIEW Samedi, c’est une énième étape décisive dans le Brexit qui se joue : l’accord, trouvé jeudi entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni, va être confronté au vote du Parlement britannique

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

— 

Boris Johnson doit affronter le boss final du Brexit's game : le Parlement britannique
Boris Johnson doit affronter le boss final du Brexit's game : le Parlement britannique — Julien Warnand/AP/SIPA
  • Jeudi, l’Union Européenne et le Royaume-Uni ont trouvé un accord dans le cadre du Brexit dans l’espoir d’éviter un « No Deal », une sortie sans accord.
  • Cet accord doit à présent affronter une étape de taille : le vote du Parlement britannique, qui aura lieu samedi, et qui est très loin d’être gagné.
  • Là où Theresa May avait échoué à obtenir un consensus du Parlement, comment Boris Johnson peut-il réussir ? « 20 Minutes » a posé la question à Agnès Alexandre-Collier, professeure et coautrice de Les partis politiques en Grande-Bretagne (Ed. Armand Colin).

On commençait à ne plus y croire, mais jeudi, le Royaume-Uni et l’Union Européenne ont annoncé avoir trouvé un accord pour le Brexit, afin d’éviter un « No Deal » redouté par les deux camps. Prudence tout de même avant de célébrer la fin du feuilleton de la décennie et d’ouvrir le champagne, car l’affaire est loin d’être réglée. Notamment parce que le plus dur reste à faire pour Boris Johnson, avec le vote pour valider l’accord du Parlement samedi. Au Premier ministre de réussir là où sa prédécesseuse, Theresa May, s'était cassé les dents.

20 Minutes a demandé à Agnès Alexandre-Collier, professeure et coautrice Des partis politiques en Grande-Bretagne (Ed. Armand Colin), comment Boris Johnson compte faire pour remporter le vote du Parlement, où il ne détient pas la majorité.

L’épreuve du Parlement s’annonce extrêmement compliquée pour Boris Johnson. Que doit-il faire pour la réussir ?

Il doit s’attendre à une journée extrêmement difficile et se préparer à rencontrer une forte adversité. Il a déjà lancé en ce sens une grande opération de communication très optimiste annonçant que le Parlement serait favorable au deal et que cet accord permettait aux Britanniques de « reprendre le contrôle ». Même s’il faut évidemment se méfier de ce genre de déclaration, il a raison de jouer les optimistes et de se montrer publiquement confiant.

Quelque part, sa chance vient de son absence de majorité absolue, qui l’oblige à devoir récupérer des voix dans les partis adverses. On a vu comment le DUP, parti nord-irlandais de seulement dix députés, avait fait échouer l’accord de Theresa May en refusant de signer son accord. La Première ministre était dépendante d’eux pour obtenir la majorité du vote.

Aujourd’hui, le droit de véto que le DUP réitère est moins décisif car Boris Johnson savait déjà que, même avec eux, il n’aurait pas la majorité pour le vote. Il doit se tourner vers le Parti travailliste mais pour cela, il faut qu’il leur fournisse des garanties, notamment sur le droit des salariés et les droits commerciaux une fois l’accord conclu. Ce n’est pas juste une communication optimiste qui suffira à convaincre.

Qu’est-ce qui peut faire pencher la balance pour le Premier ministre ?

La vraie différence par rapport à l’échec de Theresa May, c’est qu’au-delà des idéologies des uns et des autres, il y a une énorme fatigue et une grande lassitude sur ce dossier. Les députés sont confrontés chaque semaine à la colère de leurs électeurs dans leurs circonscriptions qui en ont marre du Brexit et de cet enlisement. Le mécontentement est de plus en plus croissant, et il est fort possible que les députés soient moins « difficiles » à convaincre ou moins réticents à accepter des compromis en se disant : « Bon allez, il faut qu’on passe un cap et il est temps d’avancer sur ce dossier. »

Les députés sentent bien que cette colère du Brexit est en train de se retourner contre le Parlement, et, au-delà du peuple, les parlementaires eux-mêmes critiquent leur propre institution, en disant que cela ne fonctionne plus. Beaucoup sont prêts à mettre leurs convictions personnelles de côté pour passer à autre chose. C’est là-dessus que doit jouer Boris Johnson.

Du coup, Boris Johnson peut-il être optimiste pour la journée de samedi ?

On le sait, avec le Brexit, rien n’est certain ou prévisible. Il s’agira d’une bataille acharnée samedi, qu’on ne s’y trompe pas. Boris Johnson a l’avantage d’avoir un meilleur rapport avec son propre camp que ne l’avait pas Theresa May. Entre ça et la lassitude des députés, il y aurait effectivement de quoi espérer que la voix de la raison fonctionne et qu’un accord soit trouvé. Mais il faut être réaliste : jusqu’à présent, la voix de la raison n’a pas beaucoup marché dans cette affaire…