Offensive turque contre les Kurdes : « La Russie est le seul acteur qui peut agir sur la tournure des événements »

INTERVIEW Pour Adel Bakawan, spécialiste du Moyen-Orient, la Russie semble être « l’acteur le plus fort et le plus crédible » pour « agir sur la suite des événements »

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Des soldats turcs à Manbij, en Syrie, près de la frontière avec la Turquie, le 14 octobre 2019.
Des soldats turcs à Manbij, en Syrie, près de la frontière avec la Turquie, le 14 octobre 2019. — Zein Al RIFAI / AFP
  • La Turquie a lancé le 8 octobre dernier une offensive à la frontière syrienne contre les forces kurdes.
  • En dépit des critiques internationales, le président turc Recep Tayyip Erdogan a affirmé que l’offensive se poursuivrait jusqu’à ce que ses « objectifs soient atteints ».
  • Lundi, Donald Trump a durci le ton contre la Turquie, l’appelant à mettre fin à l’offensive, et a annoncé une série de sanctions contre le pays.
  • Ce mardi, pour la première fois, la Russie a condamné l’offensive turque, ajoutant qu’elle n’autoriserait pas d’affrontements entre les forces turques et syriennes.

Sept jours après le lancement de l’offensive turque contre les Kurdes dans le nord-est de la Syrie, 133 combattants kurdes, 108 rebelles pros turcs et 69 civils ont été tués, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Près de 160.000 personnes ont, quant à elles, été déplacées, affirme l’ONU.

Si la communauté européenne n’a cessé de condamner l’intervention turque et d’appeler à un cessez-le-feu, les Etats-Unis, eux, ont enchaîné les annonces contradictoires. Lundi, Donald Trump a déclaré qu’il était « prêt à détruire rapidement l’économie turque si les dirigeants turcs poursuivent dans cette voie dangereuse et destructrice ». Finalement, le président américain a annoncé des sanctions contre trois ministres turcs. Mardi, la Russie a condamné, pour la première fois, l’opération turque, déclarant que le Kremlin n’autorisera pas d’affrontements entre les forces turques et syriennes.

La communauté internationale peut-elle réussir à freiner ou à stopper le président Recep Tayyip Erdogan dans son opération contre les Kurdes ? 20 Minutes a interrogé Adel Bakawan*, chercheur associé au Programme Turquie et Moyen-Orient de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Les sanctions annoncées par les Etats-Unis peuvent-elles vraiment faire pression sur la Turquie ?

Les Etats-Unis disposent de moyens énormes pour freiner ou stopper l’offensive turque contre les Kurdes. Ils ont évidemment des moyens militaires, mais pour Donald Trump, il est hors de question d’engager les Etats-Unis dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Comme l’option militaire est exclue, l’option la plus probable est l’option économique. Pour l’instant, les sanctions économiques annoncées par Donald Trump sont très légères, elles ne concernent que trois ministres et n’impactent pas l’économie profonde du pays.

Il faut bien comprendre que tous les mandats de Recep Tayyip Erdogan, de 2002 à 2019, ont été centrés, en grande majorité, sur la relance de l’économie, c’est un aspect central de sa présidence. Si le président américain s’engage donc sérieusement vers des sanctions économiques contre la Turquie, qui toucheraient l’économie en profondeur, ça pourrait avoir un vrai impact et obliger Recep Tayyip Erdogan à freiner ou stopper son offensive contre le Kurdistan syrien.

Quels sont les moyens dont dispose l’Union européenne pour obliger Ankara à stopper son offensive ?

Les pays européens, d’une manière générale, n’ont pas de moyen de pression assez conséquent pour pouvoir freiner ou stopper l’offensive turque contre les Kurdes. L’action de l’Union européenne est limitée, elle ne peut évidemment pas lancer d’action militaire. D’abord car la Turquie est membre de l’Otan, ensuite car la communauté européenne n’est pas en mesure de s’engager militairement contre la Turquie, qui est la première puissance militaire du Moyen-Orient.

La deuxième carte de l’Union européenne, c’est l’embargo économique. C’est l’arme la plus puissante dont dispose Bruxelles. Chaque année, l’UE verse des milliards à la Turquie, notamment pour l’accueil des réfugiés syriens en Turquie. Dernier point, l’embargo militaire. Plusieurs pays ont déjà gelé leur coopération militaire avec Ankara, en stoppant la vente d’armes. Ce moyen de pression ne forcera pas Recep Tayyip Erdogan à stopper son offensive, mais il peut avoir des conséquences.

La Russie, l’un des principales allié de la Turquie, a-t-elle une influence sur le pays ?

Aujourd’hui, sur le terrain syrien, parmi tous les acteurs engagés – la France, les Etats-Unis, l’Iran, les pays du Golfe, la Turquie –, l’acteur le plus fort et le plus crédible, qui peut agir sur la suite des événements, c’est la Russie. Plus précisément, c’est Vladimir Poutine. Le président russe dispose de toutes les cartes pour agir et influencer la Turquie, les Kurdes, le régime syrien et les Iraniens. Il est capable de parler avec tous les acteurs.

La Russie a réussi à récupérer les forces des deux côtés de la frontière, à avoir une influence sur eux. Qui conteste le partenariat entre Vladimir Poutine et Recep Tayipp Erdogan ? Personne. Qui conteste le partenariat entre Vladimir Poutine et les FDS ? Personne. Qui conteste le partenariat entre Vladimir Poutine et Hassan Rohani (Iran) ? Personne. Actuellement, la Russie est le seul acteur qui peut agir sur la tournure des événements, qui peut influencer Recep Tayyip Erdogan, le faire changer d’avis sur son offensive.

*Adel Bakawan est également sociologue et dirige le Kurdistan Centre for Sociology (KCS) à l’Université de Soran. Il est aussi chargé de cours à l’Université d’Evry.