Tunisie : Mais qui est Kais Saied, le nouveau président du pays ?

PORTRAIT Le nouveau dirigeant, ancien universitaire, n'a pas de réel passé politique 

Jean-Loup Delmas

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Kais Saied, nouveau président de la Tunisie
Kais Saied, nouveau président de la Tunisie — Mohamed Krit/Sipa USA/SIPA
  • Kais Saied a été élu président de la Tunisie avec 72,71 % des voix lors du second tour de la présidentielle, ce dimanche.
  • Un nouveau dirigeant complexe, n’ayant ni parti politique, ni réel programme.
  • Peu soutenu à l’Assemblée, l’homme va devoir composer avec les autres forces politiques du pays.

Un candidat par défaut et sans programme élu avec 70 % des voix, c’est le paradoxe de Kais Saied, élu ce dimanche à la tête de la Tunisie. Un président qui dénote forcément, et dont même le portrait est difficile à brosser.

On commencera donc par les faits les plus basiques : Né le 22 février 1958, fils d’un fonctionnaire de la municipalité et d’une mère au foyer, le nouveau président grandit à Radès, banlieue de la classe moyenne, dans le sud de Tunis.

Anti-système dès l’université

Il est diplômé du prestigieux Collège Sadiki, comme de nombreux présidents avant lui. Sorti à 28 ans de l’académie internationale de Droit constitutionnel de Tunis, il est enseignant-assistant, puis enseigne à la Faculté des sciences juridiques et politiques de Tunis.

L’homme quittera pourtant l’établissement frustré, car seulement en assistant-professeur. « Sa thèse a été rejetée, ne lui permettant jamais d’être professeur, explique Antoine Basbous, politologue, spécialiste du monde arabe et fondateur de l’Observatoire des Pays Arabes. Cela illustre son côté en dehors des normes tunisiennes, un côté un peu marginal et frustré. Il a toujours été rejeté par le système ».

Un vote contre les autres plus que pour lui

Coté passé politique, c’est très simple : il n’en a pas. Jamais élu, jamais candidat, cette « virginité » est sa plus grande force politique et la raison de son succès, selon Antoine Basbous : « Le vote en sa faveur, c’est un rejet des élites. On peut dire qu’il a été élu contre les autres, qui avaient déjà promis et déçu, et pas vraiment pour lui. » Un ras-le-bol vis-à-vis des élites qu’il a su parfaitement exploiter lors de ces élections, lui qui n’avait pas de siège de campagne, pas de parti affilé, et « qui a parcouru le pays à bord de sa Renault Mégane blanche tout en vivant modestement », finit de raconter le politologue.

Une analyse qui rejoint celle de Khadija Mohsen-Finan, enseignante-chercheuse à l’Université de Paris I, spécialiste du Maghreb, citée dans nos colonnes la semaine dernière : « Tous les politiques qui se sont succédé depuis le Printemps arabe se sont inscrits dans la confiscation de la promesse de dessiner une politique nouvelle. Or, avec lui, on parle de “retour du refoulé”. Avec lui, les espoirs nés durant la révolution renaissent et semblent à portée de main. »

Pas de programme, pas de problème

Voilà donc pour son passé. Mais qu’en est-il, aujourd’hui, de ses résolutions politiques ? Son programme a été choisi pour une raison : il n’existe quasiment pas. Antoine Basbous nous explique ce paradoxe tunisien : « Kais Saied veut imposer le pouvoir du peuple et que le peuple fasse son programme. Lui-même n’a pas de programme. C’est un choix démagogique. »

Pour Khadija Mohsen-Finan, « les jeunes partisans de Kais Saied ont le sentiment qu’en l’élisant chef de l’Etat, ils pourront enfin participer à la vie démocratique du pays, qu’ils pourront définir avec lui les mécanismes et le cadre nouveau dans lequel leurs attentes seront écoutées et matérialisées. »

Pas d’Assemblée et peu de marge de manœuvre

Une volonté d’imposer le pouvoir au peuple. « Il souhaite rééquilibrer les institutions, il est très conservateur, un peu rigide et rétrograde par rapport aux valeurs de la société actuelle, notamment sur le droit des femmes », détaille le fondateur de l’Observatoire des Pays Arabes.

Sa plus grande force est aussi sa plus grande faiblesse, explique Antoine Basbous : « Il n’a pas d’élus à l’Assemblée, n’a pas la majorité avec lui. Or l’Assemblée, c’est le point fort du pouvoir en Tunisie. Il va devoir composer avec les partis en place, ce qui le fragilise énormément, lui qui s’appuie sur des forces hétéroclites allant de l’extrême gauche jusqu’aux salafistes et les amis de Téhéran. » Reste donc à voir comment le candidat antisystème va composer… avec le système.