Présidentielle en Tunisie : « Le choix n’est pas évident, mais Kais Saied a plus de chances de l’emporter »

INTERVIEW Les électeurs tunisiens sont appelés à voter ce dimanche pour élire leur nouveau président

Propos recueillis par Anissa Boumediene

— 

Ce dimanche, les électeurs tunisiens doivent élire leur futur président en choisissant entre Nabil Karoui (à gauche) et Kais Saied (à droite).
Ce dimanche, les électeurs tunisiens doivent élire leur futur président en choisissant entre Nabil Karoui (à gauche) et Kais Saied (à droite). — FETHI BELAID, Hasna / AFP
  • Ce dimanche se tient le second tour de l’élection présidentielle en Tunisie.
  • Les électeurs ont le choix entre Kais Saied, spécialiste du droit constitutionnel, et Nabil Karoui, magnat des médias. Ce dernier, poursuivi pour fraude fiscale et incarcéré mi-août, a été libéré à quatre jours du second tour.
  • Le scrutin se déroule en pleines tractations pour mettre sur pied un gouvernement, une semaine après des législatives où le parti Ennahdha a remporté 52 sièges sur 217.

Ils sont aux antipodes l’un de l’autre, mais à la fin de la journée, l’un d’eux sera le nouveau président démocratiquement élu de la Tunisie, berceau du printemps arabe.

Après le décès du président Beji Caïd Essebsi en juillet dernier, les sept millions d’électeurs tunisiens sont appelés aux urnes pour le second tour de l’élection présidentielle qui désignera leur nouveau chef d’Etat. Qui de Nabil Karoui, magnat des médias poursuivi pour fraude fiscale, ou de Kais Saied, enseignant de droit constitutionnel sans expérience du pouvoir, deviendra le deuxième président démocratiquement élu au suffrage universel de l’histoire du pays ?

Pour Khadija Mohsen-Finan, enseignante-chercheuse à l’Université de Paris I, spécialiste du Maghreb, membre du site d’information Orient XXI et coauteure avec Pierre Vermeren de Dissidents du Maghreb (collection Histoire, Belin), « le choix pour les électeurs n’est pas évident, mais Kais Saied a plus de chances de remporter le scrutin ».

On voit avec l’affiche de ce second tour du scrutin présidentiel tunisien que les dirigeants sortants ont été évincés. Mais que représentent les deux candidats en lice – aux antipodes l’un de l’autre – aux yeux des Tunisiens ?

Kais Saied et Nabil Karoui se posent en candidats anti-système​ incarnent tous deux à la fois le renouvellement de la classe politique tunisienne, en rupture avec l’ancien régime de Ben Ali, et une forme différente de populisme. Et ils se démarquent tant par rapport à d’anciens partis d’opposition qui eux aussi ont été balayés que par rapport à de nouveaux qui ont émergé après la révolution et qui sont aujourd’hui affaiblis. Dans ce second tour, chaque candidat définit son identité par son antagonisme avec l’autre. Ils ne s’adressent pas au même électorat.

On a d’un côté Kais Saied qui, bien qu’on le taxe d’être conservateur, incarne la jeunesse brimée lors de la révolution de 2011. Tous les politiques qui se sont succédé depuis lors se sont inscrits dans la confiscation de la promesse de dessiner une politique nouvelle. Or, avec lui, on parle de « retour du refoulé » : avec lui, les espoirs nés durant la révolution renaissent et semblent à portée de main.

Et de l’autre, Nabil Karoui, magnat des médias, qui s’inscrit dans la modernité et qui a su séduire l’électorat rural et pauvre, mais qui est « marqué à la culotte » par des affaires de fraude fiscale et de corruption.

Le contexte de ce scrutin est très particulier : Nabil Karoui a été libéré de prison quatre jours avant le second tour. Il n’y a eu que 48 heures de campagne électorale et aucun des deux candidats n’a réellement de programme électoral. Comment les électeurs tunisiens, qui ont de fortes attentes économiques et sociales peuvent-ils y voir clair pour faire leur choix ?

C’est un autre point inédit de cette élection présidentielle. Aucun des deux candidats n’a présenté de programme qui démontre avec clarté les moyens que chacun compte mettre en œuvre en cas de victoire pour lutter contre le chômage galopant et la politique d’austérité en vigueur dans le pays. On a deux candidats radicalement différents qui sont arrivés au second tour sur la base d’idées, de promesses de changement mais qui ne présentent aucune mesure concrète. Le choix n’est pas évident mais quelques éléments permettent aux électeurs d’affiner leur choix.

Les jeunes partisans de Kais Saied ont le sentiment qu’en l’élisant chef de l’Etat, ils pourront enfin participer à la vie démocratique du pays, qu’ils pourront définir avec lui les mécanismes et le cadre nouveau dans lequel leurs attentes seront écoutées et matérialisées. L’avantage de Kais Saied, c’est que son statut d’universitaire inspire le respect, il incarne la droiture et l’intégrité, qui participent à la stature d’un président. Et aussi une forme de rigidité, qui peut à la fois faire l’objet de critiques tout en étant quelque chose de fédérateur pour des électeurs en quête de politiques intègres.

Certes, il n’a pas de programme, pour autant il renoue avec la philosophie qui a poussé la jeunesse dans la rue en 2011, celle-là même qui consiste à faire table rase du passé et à construire un Etat nouveau.

Face à lui, Nabil Karoui n’a qu’un programme très flou à offrir et des casseroles lourdes à traîner, en particulier dans la Tunisie post-Ben Ali.

Le parti Ennahda a remporté les élections législatives – sans majorité – il y a quelques jours. Le vainqueur du scrutin devra-t-il composer avec le parti islamiste ?

La question qui va se poser est celle de la gouvernabilité et des alliances. La difficulté ici sera de dégager une majorité en capacité de donner toutes les prérogatives au Premier ministre.

Nabil Karoui a d’ores et déjà déclaré qu’en cas de victoire, il ne ferait jamais d’alliance avec Ennahda, mais s’il s’alliait à des partis qui défendent la même idéologie, cela reviendrait au même. De l’autre côté, Kais Saied a reçu le soutien d’Ennahda, un soutien qu’il ne cherchait pas et que certains observateurs jugent encombrant. L’issue de ce scrutin et des alliances qui se noueront dans la foulée constitue une équation à plusieurs inconnues, mais après ces huit dernières années d’espoirs déçus, les Tunisiens sont déterminés à faire entendre leur voix et entamer la transition politique vers une Tunisie nouvelle.