Présidentielle en Tunisie : La libération de Nabil Karoui change-t-elle la donne ?

INTERVIEW Pour Amel Boubekeur, sociologue spécialiste du Maghreb, l’élection présidentielle de dimanche « n’est pas un simple combat entre deux hommes », mais l’occasion de « déterminer un projet de société post-Ben Ali »

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Les deux candidats à l'élection présidentielle tunisienne, Nabil Karoui,  (à gauche) et Kais Saied (à droite).
Les deux candidats à l'élection présidentielle tunisienne, Nabil Karoui, (à gauche) et Kais Saied (à droite). — FETHI BELAID, Hasna / AFP
  • Le second tour de l’élection présidentielle en Tunisie va avoir lieu ce dimanche. C’est la seconde fois depuis la révolution de 2011 que les Tunisiens élisent un président au suffrage universel.
  • Les électeurs vont devoir choisir entre Kais Saied, le spécialiste du droit constitutionnel, et Nabil Karoui, le magnat des médias. Ce dernier, poursuivi pour fraude fiscale et incarcéré depuis mi-août, a été libéré à quatre jours du second tour.
  • Le scrutin se déroule en pleines tractations pour mettre sur pied un gouvernement, une semaine après des législatives où le parti d’inspiration islamiste, Ennahdha, a remporté 52 sièges sur 217.

Après une campagne digne d’une série américaine, les Tunisiens doivent élire, ce dimanche, leur nouveau président. En course, Kais Saied, un universitaire hermétique de 61 ans sans expérience du pouvoir et Nabil Karoui, un homme d’affaires de 56 ans, poursuivi pour fraude fiscale et libéré à quatre jours du second tour.

Le premier tour, qui a eu lieu le 15 septembre, a balayé tous les dirigeants sortants, propulsant Kais Saied à la première place. Il a obtenu 18,4 % des voix après une campagne de terrain qui a mobilisé des jeunes en relançant les idéaux de la révolution de 2011. Face à lui, le magnat des médias Nabil Karoui a récolté 15,6 % des voix, après une campagne menée auprès des plus démunis et via la chaîne de télévision qu’il a fondée, Nessma.

Incarcéré depuis le 23 août dernier, Nabil Karoui a été libéré, ce mercredi, mais reste inculpé pour fraude fiscale et blanchiment, dans le cadre d’une enquête sur son groupe de publicité et médias. Sa libération va-t-elle bousculer le résultat de l’élection de dimanche ? 20 Minutes a interrogé Amel Boubekeur, sociologue spécialiste du Maghreb à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

La sortie de prison de Nabil Karoui change-t-elle la donne ?

De facto oui, Nabil Karoui est désormais présent physiquement et il peut participer aux débats. Mais l’antagonisme entre Nabil Karoui et Kais Saied relève des enjeux qui vont bien au-delà de la question de l’élection présidentielle.

Quel est donc l’enjeu de cette élection présidentielle ?

C’est la deuxième phase de la transition post-révolution qui se joue. Alors que la première phase de la transition post-révolution s’est focalisée sur la possibilité des anciens et nouveaux acteurs politique d’être intégrés ensemble dans un même jeu politique sans s’étriper, ce qui se joue dans la deuxième étape à venir après ces élections c’est plutôt la réforme des institutions et des lois, un projet bloqué pendant huit ans, souvent faute de courage politique.

Il y a eu en effet un consensus mou entre les islamistes d’Ennahdha et les membres de l’ancien régime, notamment incarnés par le parti Nidaa Tounes du dernier président feu Beji Caid Essebssi. Celui-ci a permis à Ennahdha de se revendiquer de l’esprit de la révolution, puisqu’ils sont arrivés au pouvoir grâce à la démocratie parlementaire, sans engager de véritables projets pour changer la vie des Tunisiens. Il a aussi permis à Nidaa Tounes ou à des gens comme Nabil Karoui de rester au centre de la vie sociale et politique du pays.

Quel peut être le scénario dimanche ?

C’est difficile à dire mais les dernières élections législatives de ce mois-ci ont pu nous donner un avant-goût de la recomposition actuelle du paysage politique tunisien. On a d’abord pu constater la disparition des forces de gauche qui auraient pu se reconnaître dans certaines parties du programme de Said. Qalb Tounes, le parti de Karoui, a aussi remporté un nombre important de sièges, notamment grâce à des promesses populistes faites aux couches les plus défavorisées de la société. Enfin, les anciennes élites d’avant la révolution, que l’on retrouvait entre autres incarnées par le parti Nidaa Tounes, ont clairement reporté leurs voix sur Nabil Karoui. Favorables à une économie néolibérale qui maintiendrait leurs privilèges, elles craignent beaucoup la perspective d’une redistribution plus équitable des ressources et l’arrivée en politique de jeunes des régions défavorisées du pays, ce que promet le projet de Kais Saied.

D’un autre côté, énormément de Tunisiens exaspérés par ces marchandages qui se tiennent depuis huit ans et qui n’ont pas engendré de progrès démocratique, sociaux et économiques se sont dits prêts à voter pour Kais Said. Une partie de la population est exaspérée par cet entre soi qui se sert de la transition et de l’argument de la révolution pour rester en place. Ces personnes veulent enfin voir les choses changer et pourraient donc être tentées par Kais Saied. Reste à savoir si elles pourront dépasser leur dégoût de la politique et se mobiliser pour aller voter dimanche.

Quel impact l’issue de ces élections peut-elle avoir sur les islamistes actuellement au pouvoir ?

Nabil Karoui représente pour eux un président potentiel assez facile à gérer car sans véritable programme, dont le parti est encore structurellement très faible avec un électorat assez volatil que les islamistes pourraient tout à fait récupérer. Mais une victoire de Kais Saied les mettrait au pied du mur avec l’obligation de se positionner une fois pour toutes par rapport à leurs promesses de justice sociale, de lutte contre la corruption. Dans tous les cas, ce bras de fer entre partisans d’un changement révolutionnaire et partisan du statu quo n’est pas près de s’atténuer.