Les Etats-Unis ont-ils vraiment dépensé 8.000 milliards de dollars au Moyen-Orient ?

FAKE OFF Donald Trump a martelé ce montant à plusieurs reprises dans ses discours

Nicolas Raffin

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Donald Trump, le 9 octobre 2019.
Donald Trump, le 9 octobre 2019. — Evan Vucci/AP/SIPA
  • Donald Trump affirme que les Etats-Unis ont dépensé « 8.000 milliards de dollars » dans les interventions militaires au Moyen-Orient.
  • Le président des Etats-Unis se base sur une étude universitaire qui liste les coûts actuels et à venir des guerres menées depuis 2001.
  • L’examen des dépenses prises en compte montre que Donald Trump s’est un peu précipité en évoquant une telle somme.

C’est un montant qui marque les esprits, et ce n’est pas un hasard si Donald Trump le ressort de temps en temps. Trois jours après avoir annoncé, le dimanche 6 octobre, le retrait des troupes américaines de secteurs proches de la frontière turque en Syrie, le président américain s’est exprimé sur Twitter. « Les Etats-Unis ont dépensé 8.000 milliards de dollars dans les combats et le maintien de l’ordre au Moyen-Orient (…) Aller au Moyen-Orient a été la pire décision jamais prise » a-t-il écrit.

Donald Trump avait déjà donné cette estimation par le passé. Le 28 avril 2018, dans le Michigan, il évoquait une facture de « 7.000 milliards de dollars », précisant que ce total « augmentait encore et encore ». Rebelote lors d’un déplacement dans le Minnesota, en juin 2018. Enfin, lors de son discours annuel sur l’état de l’Union en février 2019, Donald Trump avait à nouveau affirmé : « Nous avons dépensé plus de 7.000 milliards de dollars au Moyen-Orient ».

FAKE OFF

Comment le président américain arrive-t-il à ce chiffre astronomique ? Comme l’avaient déjà remarqué plusieurs médias américains l’année dernière, Donald Trump s’appuie sur une étude universitaire publiée en novembre 2017 par la professeure Neta Crawford. Dans ce document d’une quarantaine de pages, la chercheuse propose une estimation du coût budgétaire des guerres menées par les Etats-Unis après le 11 septembre 2001.

Son calcul prend en compte cinq éléments principaux :

A. Les dépenses du département de la Défense pour les interventions en Afghanistan (depuis 2001), en Irak (2003-2011) et en Syrie (depuis 2014).

B. Les dépenses du département de la Sécurité intérieure (Homeland Security) en matière de lutte et de protection contre le terrorisme.

C. Les dépenses actuelles liées aux vétérans de l’armée américaine qui ont combattu depuis 2001 (coûts médicaux, pensions, etc.).

D. Les dépenses futures concernant les vétérans et les opérations militaires.

E. Les intérêts des emprunts contractés par les gouvernements successifs pour financer les opérations militaires et qu’il faut rembourser année après année.

Comment arrive-t-on à 8.000 milliards de dollars ?

Pour résumer, les dépenses A à C correspondent à ce qui a effectivement été dépensé depuis 2001. Les dépenses D et E représentent une estimation de ce qui devra être dépensé dans les années futures à cause des guerres menées par les Etats-Unis. Par exemple, les pensions des vétérans américains, blessés ou non, continueront d’être versées des dizaines d’années après la fin de leur engagement.

En additionnant A + B + C, Neta Crawford estime qu’en 2017, les Etats-Unis ont déjà dépensé 4.351 milliards de dollars (cf. tableau ci-dessous) dans les guerres menées après le 11 septembre. On est encore loin de la somme mise en avant par Donald Trump dans ses discours.

Pour y arriver, il faut donc ajouter la catégorie D (environ 1.200 milliards de dollars) et surtout la catégorie E (2.400 milliards de dollars). Addition totale : 7.900 milliards de dollars (la dernière ligne du tableau), pas loin des fameux « 8.000 milliards de dollars » cités par l’actuel président américain.

Extrait de l'étude de Crawford sur le coût total des guerres menées par les Etats-Unis.
Extrait de l'étude de Crawford sur le coût total des guerres menées par les Etats-Unis. - Crawford/Brown University

Donald Trump a-t-il raison ?

Donald Trump se base sur une étude existante. Mais parler de « 8.000 milliards de dollars » dépensés au Moyen-Orient est plutôt bancal. Comme le montre l’étude, quasiment la moitié de cette somme concerne des dépenses futures, qui par définition ne sont pas encore dépensées et donc ne pèsent pas « réellement » sur les comptes. Ensuite, parmi les coûts à venir, il y a des intérêts dont le taux peut varier à la baisse, ce qui contribuerait à atténuer la charge totale. Enfin, le budget lié à la lutte contre le terrorisme, inclus dans l’étude, n’est pas spécifiquement dépensé au Moyen-Orient.