Syrie : « Aujourd’hui, le danger pour la région, ce sont les tweets de Donald Trump »

INTERVIEW Pour Karim Pakzad, chercheur à l’Iris, la situation risque de devenir explosive en Syrie à cause de l’incertitude créée par Donald Trump

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Donald Trump met la Syrie dans l'embarra
Donald Trump met la Syrie dans l'embarra — Carolyn Kaster/AP/SIPA
  • Donald Trump a annoncé le retrait des troupes américaines à la frontière turque, ouvrant la voie à une attaque turque sur les Kurdes.
  • Le président américain a par la suite affirmé qu’il « anéantirait complètement l’économie de la Turquie » si celle-ci « dépassait les bornes ».
  • Une incertitude qui promet le pire, selon le chercheur Karim Pakzad, spécialiste de la Syrie à l’Iris.

Partira, partira pas… Donald Trump a encore semé le doute dans la géopolitique des Etats-Unis en annonçant le retrait de l’armée américaine dans un tweet dont il a le secret dimanche soir, avant de rétropédaler ce mardi matin. Difficile donc de savoir s’il y aura encore des soldats américains longtemps ou non sur le sol syrien.

Cette incertitude risque-t-elle de plonger à nouveau le pays dans le chaos, après des années déjà sombres ? Pour Karim Pakzad, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la Syrie, la situation risque de profiter aux pires groupuscules.

Un retrait des Américains à la frontière turque pourrait-il replonger la Syrie dans le feu et le sang ?

Le risque existe bel et bien. Si l’armée américaine se retire, il est fort probable que l’armée turque prenne les devants et s’attaque aux Kurdes, aujourd’hui « protégés » par la présence militaire des Etats-Unis. En partant, les Américains laissent les Kurdes à leur sort, ce dont les Turcs risquent de profiter. Les Kurdes ont d’ailleurs prévenu qu’ils ne baisseraient pas les armes en cas « d’invasion » d’Ankara, qui compte occuper une partie du sol syrien. Si la Turquie se lance vraiment dans un découpage du territoire de la Syrie, il est possible de voir les forces kurdes et celles de Bachar al Assad s’allier pour repousser cet ennemi commun. La situation est en réalité encore plus complexe qu’il y a quelques années, lorsque la Turquie était alignée sur les Etats-Unis. Aujourd’hui, elle flirte de plus en plus avec Moscou et s’éloigne de l’Occident et de l’Otan, ce qui la rend d’autant plus imprévisible.

Cette situation ne risque-t-elle pas de favoriser la resurgence de groupes terroristes comme Daesh ?

Il est certain que le chaos dans lequel risque de plonger la Syrie est un terreau favorable pour le groupe Etat Islamique ou d’autres groupuscules terroristes. S’il a été vaincu militairement, Daesh  n’est pas pour autant éliminé, et continue à faire des attentats, en Irak, notamment. C’est justement ce que les Kurdes ont fait remonter comme crainte, en prévenant que toutes leurs forces seront absorbées par le conflit avec la Turquie et que ça laissera le champ libre à Daesh.

Donald Trump a déjà anticipé cette critique d’une certaine manière, en indiquant que c’était aux pays de se débrouiller avec un éventuel de retour de Daesh, et que si ce dernier frappait les Etats-Unis, il serait « écrasé »…

Pourquoi les Etats-Unis cherchent-ils à complexifier un dossier déjà épineux ?

Aujourd’hui, le danger principal ne vient pas de la volonté stratégique et géopolitique des Américains, qui ont tout intérêt à garder position au Moyen-Orient. Le danger, ce sont les tweets de Donald Trump, qui fait des annonces sans aucune consultation préalable avec son Etat-major avant de changer d’avis plus tard. Il prend une position étonnante pour ensuite rétropédaler, et plonge le monde entier dans une éternelle incertitude. Que va-t-il vraiment faire ? A quel tweet se référer ?

Les Etats-Unis se désengagent de l’international, et semblent agir sur les coups de tête de Donald Trump. Ils ne sont plus des alliés fiables pour les autres et sont devenus eux-mêmes imprévisibles – il suffit de voir leur décision unilatérale de quitter l’accord sur le nucléaire iranien. Cette façon de procéder de manière imprévue est beaucoup plus dangereuse qu’une action concrète, quelle qu’elle soit, car plus personne ne sait à qui se fier, et seuls les groupes les plus extrêmes – notamment terroristes – profitent de cette incertitude générale.