Mort de Ben Ali : « Malgré la crise économique, il n’y a pas de nostalgie des Tunisiens »

INTERVIEW Selon Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine spécialiste du Maghreb à l’université Panthéon-Sorbonne, les Tunisiens sont « fiers de leur expérience démocratique »

Propos recueillis par Philippe Berry

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Des Tunisiens célèbrent le 5e anniversaire du Printemps arabe et la chute de Ben Ali, en 2016.
Des Tunisiens célèbrent le 5e anniversaire du Printemps arabe et la chute de Ben Ali, en 2016. — R.DRIDI/SIPA

Maître tout-puissant de la Tunisie pendant plus de 20 ans, Zine El Abidine Ben Ali est décédé en exil, ce jeudi, à 83 ans. Chassé du pouvoir par le soulèvement du Printemps arabe en 2011, l’ancien dictateur a laissé un pays dans une crise économique qui s’est depuis aggravée. Mais pour Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine spécialiste du Maghreb à l’université Panthéon-Sorbonne, le peuple tunisien n’est pour autant « pas nostalgique de Ben Ali, qui est arrivé avec de grandes aspirations mais s’est transformé en petit dictateur mafieux ».

Que retenez-vous de Ben Ali ?

Il est arrivé avec de grandes aspirations, promettant d’installer la démocratie après Bourguiba et de libérer les prisonniers politiques. Mais en moins d’un an et demi, les promesses se sont envolées. Il a pris le prétexte de lutter contre les islamistes pour entraîner le pays dans une spirale autoritaire de plus en plus dure, jusqu’à devenir un petit dictateur mafieux.

Pourquoi l’Occident a-t-il soutenu Ben Ali aussi longtemps ?

Il a bénéficié de ce qu'il s’est passé en Algérie au début des années 1990, avec le processus de démocratisation qui a donné naissance au Front islamique du salut. La France et les Etats-Unis ont soutenu Ben Ali estimant que c’était un choix sans doute nécessaire. Mais l’histoire retiendra en Tunisie que c’est quand les islamistes ont exercé le pouvoir après 2011 qu’ils ont perdu toute crédibilité. Mourou, le candidat du parti islamiste conservateur Ennahdha, n’a même pas réussi à se qualifier pour le second tour de la présidentielle dimanche dernier, c’est une véritable claque.

Y a-t-il une certaine nostalgie des Tunisiens, alors que le pays s’enfonce dans une grave crise économique ?

Certains disent en effet qu’à son époque, il y avait moins de chômage et plus de sécurité mais il n’y a pas de regrets ni de nostalgie. La candidate qui se réclamait de Ben Ali, Abir Moussi, a fait 4 % au premier tour de la présidentielle. Les Tunisiens ne regrettent pas l’époque de l’ancien dictateur mais ils en veulent aux démocrates qui ont été élus après 2011, aux anciens premiers ministres qui ont déçu.

Quel bilan pour la Tunisie depuis le Printemps arabe ?

C’est l’économie qui a mené à la révolution, mais la situation s’est aggravée depuis. Le bilan économique est catastrophique, avec un niveau de vie de la classe populaire divisé par deux. C’est un point noir qui menace la stabilité du pays. Mais d’un point de vue démocratique, les Tunisiens ont la liberté de choisir leurs élus, et ils en sont fiers. Les expériences se succèdent sans succès économique mais il y a une presse relativement libre. Des djihadistes reviennent mais la société est globalement pacifiée et les institutions respectées. Ses voisins ne peuvent pas en dire autant.