Tunisie : L’accession au pouvoir d’un des deux candidats « antisystème » serait-elle vraiment un « signal fort » ?

ELECTIONS L’homme d’affaires emprisonné Nabil Karoui et l’universitaire indépendant Kais Saied revendiquent leur victoire au premier tour des élections présidentielles

S.A

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Le candidat Kais Said assure être qualifié au deuxième tour des élections présidentielles en Tunisie.
Le candidat Kais Said assure être qualifié au deuxième tour des élections présidentielles en Tunisie. — HAMMI MOHAMMED/SIPA
  • Au lendemain du premier tour des élections présidentielles en Tunisie, deux candidats « anti-système », Nabil Karoui et Kais Saied, assurent être qualifiés pour le 2e tour, en s’appuyant sur des sondages réalisés par des instituts privés dans leur pays.
  • Nabil Karoui, homme d’affaires emprisonné pour des soupçons de blanchiment et fraude fiscale, et Kais Saied, universitaire indépendant, sont tous deux connus dans les médias et l’opinion publique.
  • Qualifiés d'« anti-système » dans les médias, ils demeurent pour Amel Boubekeur, chercheure en sociologie à l’EHESS et Kmar Bendana, professeur émérite d’histoire à l’Université de La Manouba et chercheure associée à l’IRMC des candidats issus de la politique de transition opérée par le pays et témoignent du rejet des élites politiques traditionnelles.

Kais Saied ou Nabil Karoui pourraient-ils succéder au président tunisien Béji Caïd Essebsi ? Au lendemain du premier tour des élections présidentielles en Tunisie, ces deux candidats « antisystème » revendiquent leur qualification au 2e tour, avant la confirmation des résultats officiels, attendus au plus tard mardi 17 septembre. Selon des sondages réalisés par des instituts privés, l’universitaire indépendant Kais Saied devancerait l’homme d’affaires emprisonné Nabil Karoui, suivi du candidat du parti d’inspiration islamiste Ennahdha, Abdelfattah Mourou.

Sept millions d’électeurs étaient invités à choisir leur favori parmi les 26 candidats en lice au premier tour de ce scrutin, qui s’est déroulé sur fond de grave crise économique et sociale, et dans un contexte de rejet des élites politiques traditionnelles. La participation a été de 45,02 % selon des chiffres encore provisoires de l’Isie (Instance supérieure indépendante pour les élections). Nabil Karoui et Kais Saied, nouveaux venus en politique, sont pourtant des visages bien connus de l’opinion publique en Tunisie, pays pionnier du Printemps arabe.

Des « produits » de la transition politique en Tunisie

Comment expliquer le succès de ces candidats « antisystème » ? « Ce ne sont pas des candidats si "anti-système" qu’ils paraissent mais le produit d’une transition qui a marginalisé la question du politique », analyse Amel Boubekeur, chercheuse en sociologie à l’EHESS. « Dans le sens où cette transition n’a pas cherché à engager les Tunisiens dans des partis, à une réflexion sur un projet de société spécifique », observe-t-elle.

Leur réussite présumée s’explique aussi par « l’immense dispersion des candidats », explique Kmar Bendana, professeur émérite d’histoire à l’Université de La Manouba et chercheuse associée à l’IRMC, qui réfute aussi la notion de « candidat antisystème ». Elle souligne aussi la notoriété des deux favoris. D’une part, Nabil Karaoui, le magnat de la presse, acteur dans la victoire de l’ex-président Béji Caïd Essebsi « qui s’est construit une image de bienfaiteur » et de défenseur des plus démunis, tout au long de sa campagne de proximité. D’autre part, Kais Saied dont l’expertise en droit constitutionnel a été beaucoup sollicitée lors de l’écriture de la constitution.

Une portée politique faible

Des profils atypiques et « sympathiques » dans l’opinion publique qui ont séduit ceux qui se sont déplacés aux urnes au détriment d’un projet politique fort. « On a des gens qui sont arrivés dans cette élection avec des projets de société simplistes, avec le retour aux bonnes vieilles valeurs comme la bonne stabilité du prestige de l’Etat », explique Amel Boubekeur. « La société tunisienne a été travaillée par un désintérêt pour cette politique de l’entre-soi entre les perdants et gagnants des négociations post-Ben Ali », ajoute-t-elle.

« Aucun des deux candidats [Nabil Karaoui et Kais Saied] n’a de véritable projet politique », renchérit Kmar Bendana. « Il y a eu plus de participation que pour les municipales de 2018 », nuance la professeur d’histoire contemporaine concernant le taux de participation inférieur à celui de 2014 [64 % enregistrés lors du premier tour de la présidentielle]. Elle voit dans le choix de ces candidats l’expression d' « un sentiment de révolte » par certains Tunisiens notamment les déçus de la révolution, qui dénoncent un scrutin truqué ou qui attendent simplement d’être pris en considération par le gouvernement. Par ailleurs, les jeunes, très investis lors du vent de révolution en 2011, se sont davantage investis hors des urnes.

Un Etat en reconstruction

Huit ans après le Printemps arabe, la Tunisie poursuit sa construction, mais il reste encore « beaucoup à faire en termes d’invention et créativité politique pour laisser les gens s’exprimer sur ce qui se passe », estime Amel Boubekeur. Elle pose la question de la suite de la transition : « Y a-t-il la place pour réformer la société au sein des partis ? Ou faut-il mettre en place une nouvelle architecture permettant à d’autres forces d’avoir une influence sur les institutions ? »

« Cette élection est un signal fort pour qu’on se secoue », juge Kmar Bendana. « Ça montre que ce qu’on a fait depuis près de 9 ans reste insuffisant, il y a un problème de droit et de gestion au quotidien », déclare la professeur, prônant la patience et des meilleurs élus politiques et des citoyens engagés pour mener à bien la construction des institutions.