Législatives en Israël : « Une majorité très large d’Israéliens est favorable à une "grande coalition" »

INTERVIEW A la veille de législatives cruciales, le géopolitologue Frédéric Encel explique pouquoi Benjamin Netanyahou, le Premier ministre sortant, est encore en position de force

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Benjamin Netanyahou, lors de la soirée électorale des législatives du début de l'année. (archives)
Benjamin Netanyahou, lors de la soirée électorale des législatives du début de l'année. (archives) — Heidi Levine/SIPA/SIPA
  • Après avoir échoué à former un gouvernement majoritaire au printemps, après les législatives, Benjamin Netanyahou a convoqué de nouvelles élections, ce mardi.
  • Les différences entre le gouvernement sortant, très à droite, et la coalition centriste d’opposition se concentrent surtout sur des enjeux identitaires, la question palestinienne étant reléguée au second plan.
  • Alors que les résultats attendus ce mardi ne sont pas si différents des élections d’il y a cinq mois, une grande coalition entre les deux principaux partis n’est pas à exclure, d’après le spécialiste d’Israël Frédéric Encel, interrogé par 20 Minutes.

« Bibi » ou « Benny » ? Cinq mois après avoir déjà tenté de répondre à cette question lors des législatives d’avril, les électeurs et électrices israéliennes sont de nouveaux appelées ce mardi aux urnes pour savoir qui de Benjamin Netanyahou ou de Benny Gantz sera le prochain Premier ministre de l’Etat hébreu. D’un côté, on trouve la coalition sortante très droitière de Netanyahou, autour du Likoud ; de l’autre les centristes de Bleu et blanc (Kakhol lavan). Les deux camps ont fini à égalité en avril et les sondages leur promettent le même destin cette fois.

Frédéric Encel, docteur en géopolitique, maître de conférences à Science Po*, explique à 20 Minutes, pourquoi Benjamin Netanyahou, qui doit comparaître dans un mois devant la justice pour des affaires de « corruption », « d’abus de confiance » et de « malversations », est en position de force, dans un contexte où le dossier palestinien semble moins peser dans le scrutin.

Quelles sont les vraies différences entre le Likoud de Benjamin Netanyahou et l’alliance Bleu et blanc (Kakhol lavan) de Benny Gantz dans ce nouveau scrutin ?

Benjamin Netanyahou entretient un discours plus identitaire. Kakhol lavan adopte une stratégie plus pragmatique, sa communication porte davantage sur la sécurité, inclut un peu l’économie et le social. C’est normal : c’est un parti qui se réclame du centre et qui essaye donc de récupérer des voix à la fois du centre-droit et du centre-gauche. Mais la différence fondamentale entre les deux c’est la capacité à monter une coalition avec les partis orthodoxes ou ultra-orthodoxes. Netanyahou est d’accord, il l’a déjà fait. Alors qu’à Kakhol lavan et au Parti travailliste, ou ce qu’il en reste, on n’est pas d’accord.

Plus exactement, on considère que la loi TAL, qui permet aux juifs orthodoxes de ne pas faire leur service militaire, doit être abolie. Netanyahou n’y est pas forcément opposé idéologiquement, mais pour des raisons d’opportunisme électoral, qui le caractérise, il va s’allier avec les ultra-orthodoxes. C’est la condition sine qua non pour bâtir une coalition de droite. Le prix pour cela est donc de ne pas promettre l’abolition de cette loi. C’est ce qui a fait échouer les négociations gouvernementales après les élections d’avril dernier. Avidgor Liberman, un ultranationaliste souvent qualifié d’extrême droite, est aussi et surtout laïciste, il est antireligieux. Il croit fermement que la loi TAL doit être abolie. A ce titre-là, dans un faux paradoxe, Liberman serait capable d’intégrer une coalition avec le centre et le centre gauche.

Vous parlez de faux paradoxe, effectivement, car le parti de Liberman, Israël Beytenou est vu, en France en tout cas, comme un parti d’extrême droite.

Il est très nationaliste, mais sur le dossier palestinien. Mais il n’y a pas que ce dossier-là en Israël. Il y a aussi le dossier socio-économique, le dossier identitaire laïc-religieux… ça en fait au moins trois. Je vais aller plus loin : ces dernières années, puisque le rapport de force en faveur d’Israël est devenu écrasant face aux Palestiniens et à l’ensemble du monde arabe et que le terrorisme est en recul, les Israéliens s’intéressent moins à ce dossier-là qu’au dossier identitaire. C’est pour ça que Liberman va obtenir sans doute plus de voix qu’aux dernières élections. Il est perçu, même par ceux qui ne l’aiment pas, comme celui qui est resté ferme sur ses positions, des positions appréciées par les laïcs même non-nationalistes.

Les partis arabes forment, et c’est rare, une liste unique à ces élections. Est-ce que cela change la donne ?

Ils sont souvent désunis, mais la liste unique a déjà existé une ou deux fois. Les Arabes israéliens votent traditionnellement moins que les juifs israéliens. Parce qu’ils pensent que, de toute façon, leurs partis à la Knesset ne seront pas coalisés avec des partis sionistes. D’abord parce que les chefs arabes ne le veulent pas, car ils estiment que personne n’est vraiment favorable à la solution des deux Etats. Je ne suis pas du tout certain que cette unité, de façade, permette de faire baisser l’abstention des électeurs arabes. De toute façon, même s’il y avait un vote massif, on serait sur du 15-16 %, soit 17-18 députés (sur 120). Et les positions seraient sans doute trop divergentes, même avec la gauche modérée, pour qu’il puisse y avoir coalition.

Cette absence de coalition avec les partis arabes empêche mathématiquement d’arriver à une majorité absolue, quelle que soit la coalition…

Exactement. On néglige beaucoup cet aspect-là. Mais l’arrivée à la majorité se restreint surtout pour la gauche. C’est d’ailleurs pour ça que la gauche israélienne n’a à peu près aucune chance d’arriver au pouvoir. Car, de l’autre côté, les partis orthodoxes peuvent compter sur une démographie galopante. Bien plus importante que celle des Arabes israéliens. La population orthodoxe double tous les dix-huit/vingt ans.

Dans ce contexte, une « grande coalition » entre le Likoud et Kakhol lavan est-elle envisageable ?

Toutes les enquêtes d’opinion montrent qu’une majorité très large d’Israéliens est favorable à une « grande coalition ». Israël a connu ça entre 1984 et 1988, puis au début des années 2000 avec Ehud Barak et Ariel Sharon. Les Israéliens adorent ! En plus, dans ce cas-là, si on en croit les sondages, il n’y aurait pas besoin des partis orthodoxes, ce qui réjouira une grande partie des Israéliens. Ça aurait déjà pu se passer en avril mais c’était sans compter la personnalité très forte de Netanyahou qui verrouille totalement le Likoud. Et puis il n’est pas du tout certain non plus qu’en face, les généraux de Kakhol lavan jouent le jeu.

*Frédéric Encel est aussi directeur de la chaire franco-israélienne de relations internationales à TAL Business School, école de commerce israélienne francophone et l’auteur d’Atlas géopolitique d’Israël (Autrement).