Attaques de drones en Arabie saoudite : « C’est aussi un avertissement adressé à l’Europe »

INTERVIEW Thierry Coville, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de l’Iran, analyse les enjeux des nouvelles attaques de drones qui ont frappé, ce samedi, des installations pétrolières du groupe saoudien Aramco

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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De la fumée s'échappe d'une installation pétrolière Aramco à Abqaiq e 14 septembre 2019, à environ 60 km au sud-ouest de Dhahran, dans la province orientale de l'Arabie saoudite. L'incendie est survenu après une attaque par drones revendiquée par les Houtis, des rebelles yéménites.
De la fumée s'échappe d'une installation pétrolière Aramco à Abqaiq e 14 septembre 2019, à environ 60 km au sud-ouest de Dhahran, dans la province orientale de l'Arabie saoudite. L'incendie est survenu après une attaque par drones revendiquée par les Houtis, des rebelles yéménites. — AFP
  • Une attaque par drones a provoqué ce samedi des incendies dans deux installations pétrolières du groupe Aramco en Arabie saoudite, obligeant le pays, premier exportateur mondial d’or noir à réduire temporairement de moitié sa production.
  • Depuis mai, ces attaques se multiplient dans la péninsule arabique et le golfe persique, des régions hautement stratégiques sur les questions pétrolières. Les Etats-Unis accusent l’Iran d’en être les instigateurs.
  • Thierry Coville, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de l’Iran, nous aide à y voir plus clair.

Un affront « sans précédent contre l’approvisionnement énergétique mondial », condamne la Maison-Blanche. Une attaque par drones a provoqué ce samedi des incendies dans deux installations pétrolières du groupe Aramco en Arabie saoudite, obligeant le pays, premier exportateur mondial d’or noir à réduire temporairement de moitié sa production.

L’attaque a été revendiquée par les rebelles yéménites Houtis, en conflit avec le gouvernement de la République du Yémen, soutenu par l’Arabie saoudite. Mais pour Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, il n’y a guère de doute : derrière ces attaques de drones – qui se répètent depuis mai –, il faut voir la main de l’Iran et une nouvelle tentative de déstabiliser cette région hautement stratégique sur les questions pétrolières. Sans surprise, Téhéran réfute ces accusations destinées à « écorner la réputation d’un pays afin de créer un cadre pour de futures actions contre lui ».

Thierry Coville, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de l’Iran, nous aide à y voir plus clair.

Le 17 août déjà, les Houtis disaient avoir mené une attaque de dix drones la plus massive jamais lancée contre l’Arabie Saoudite. Celle de samedi est celle finalement qui a eu le plus d’impacts à ce jour ?

Oui, très certainement. L’attaque du 17 août [contre une installation gazière d’Aramco à Shaybah dans le sud-est de l’Arabie saoudite], n’a provoqué qu’un incendie « limité » selon la compagnie saoudienne. En mai, d’autres attaques par drones avaient visé un oléoduc. Mais là encore, Aramco avait dit les conséquences faibles. En revanche, ce samedi, ce sont deux installations majeures de la compagnie saoudienne qui ont été touchées [sa plus grande usine de traitement du pétrole et l’un de ses principaux champs pétroliers]. Aramco a d’ores et déjà annoncé avoir suspendu provisoirement la production sur les deux sites touchés, ce qui représente environ 50 % de la production totale d’Aramco et 5 % de la production mondiale quotidienne de pétrole brut. Il reste à déterminer précisément l’ampleur des dégâts, mais le retour à la normale pourrait prendre plusieurs jours à plusieurs semaines. Cela représente un manque à gagner important pour l’Arabie saoudite. Il faut s’attendre aussi à des conséquences sur le marché pétrolier mondial.

Faut-il voir la main de Téhéran derrière ces attaques, comme le répètent les Etats-Unis ?

Depuis mai dernier, l’escalade des tensions transparaît autant sur le terrain que dans les déclarations fracassantes que se renvoient les deux pays. A chaque attaque, Washington accuse Téhéran qui déclare ensuite ces accusations insensées. Qui dit vrai ? Je ne suis pas en mesure de trancher. En revanche, il y a deux éléments à prendre en compte. Le premier est de savoir si les rebelles houtis, par ailleurs soutenus par l’Iran sont en capacités de mener, seuls, ces attaques sophistiquées par drone. On dépasse ici le domaine de mes compétences, mais c’est une question que beaucoup se posent, en particulier concernant les attaques de samedi pour lesquelles les drones ont dû parcourir de longues distances avant d’être sur leurs cibles.

Ensuite, il y a le contexte. En mai 2018, Donald Trump décide de sortir son pays de l’accord international de 2015 sur le nucléaire iranien*. Dans la foulée, en novembre, le président américain rétablit des sanctions contre le secteur pétrolier iranien. En clair, tout pays s’expose alors à des sanctions de la part des Etats-Unis s’il importe du pétrole iranien. Mais l’Iran est un acteur pétrolier important dont on ne peut se passer aussi subitement. Des exemptions sont accordées pour six mois à huit pays – dont la Chine, l’Inde, la Turquie –, le temps que ces pays importateurs puissent s’organiser et que les pays producteurs de pétrole ajustent leur production. Les Etats-Unis n’ont pas reconduit ces exemptions qui ont pris fin en avril dernier. Quelques jours plus tard éclataient les premières attaques par drones contre des installations pétrolières saoudiennes [l’Arabie saoudite est le principal allié américain dans la région] et les premiers actes de sabotages contre des tankers dans le golfe persique. Cela collerait bien avec un changement de stratégie de l’Iran.

Quelle serait la nouvelle stratégie iranienne ?

Il faut déjà rappeler que le pétrole représente 80 % des exportations iraniennes et 50 % des recettes budgétaires de l’État. Les conséquences de l’embargo américain sont donc très lourdes. L’Iran fait face à une inflation qui pourrait atteindre 40 % cette année, le gouvernement est déjà en déficit alors que l’année budgétaire iranienne termine fin mars. Quant à la production de pétrole, elle a d’ores et déjà été drastiquement diminuée.

L’Iran ne pouvait pas ne pas réagir. Elle a longtemps attendu les réactions de la communauté internationale à ce retour des sanctions américaines. Depuis mai, elle hausse le ton. Tous les deux mois désormais, Téhéran prend des mesures qui font peu à peu sortir le pays de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Par ailleurs, il est tentant de voir dans ces attaques de drones des manœuvres orchestrées par Téhéran pour déstabiliser le golfe persique, une région hautement stratégique sur les questions pétrolières.

En résumé, les Etats-Unis avaient calculé que la hausse de sa production** permettrait de mettre le pétrole iranien hors-jeu sans grandes conséquences sur le marché mondial. Mais Donald Trump multiplie aussi les sanctions contre le pétrole vénézuélien Si en plus, l’Arabie saoudite est contrainte de réduire sa production – et donc ses exportations – de 50 %, cela commence à faire beaucoup. Aramco se dit en capacité de palier la baisse de production en puisant dans ses stocks. Mais si la situation ne revient pas rapidement à la normale, il faudra s’attendre à des répercussions sur le marché mondial de pétrole. C’est-à-dire, potentiellement, à une flambée des prix.

Faut-il voir alors dans ces attaques un avertissement adressé aussi à l’Europe ?

Je le pense, oui. Si Téhéran est bien derrière ces attaques de drone, l’enjeu serait alors de montrer que les sanctions américaines auront des répercussions pour tout le monde, pas seulement l’Iran. La Turquie et la Chine ont d’ores et déjà dit qu’elles contourneraient l’embargo américain en continuant donc à acheter du pétrole iranien. L’Union européenne, à ce jour, est restée discrète sur ce dossier.

* Cet accord, signé à Vienne, a pour but de contrôler le programme nucléaire iranien et s’assurer notamment qu’il ne poursuive pas des buts militaires. En contrepartie, les sanctions économiques qui touchaient le pays sont levées.

** Surfant sur le boom du pétrole de schiste depuis dix ans, les Etats-Unis sont devenus le premier producteur d’or noir au monde. La production américaine pourrait augmenter encore dans les prochaines années. Elle était de 11 millions de barils de brut par jour en 2018. Elle pourrait atteindre 12,245 millions en 2019 et 13,4 millions en 2020, selon le département de l’Energie américain.