Japon : Fronde contre une loi accusée de protéger les violeurs

JAPON Un tribunal japonais a établi qu'un homme avait violé sa fille entre les âges de 13 et 19 ans, en faisant usage de violence lorsqu’elle résistait, mais aucune peine de prison n’a été prononcée

20 Minutes avec AFP

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Manifestation contre le manque de protection des victimes de violences sexuelles, à Tokyo, le 11 juin 2019.
Manifestation contre le manque de protection des victimes de violences sexuelles, à Tokyo, le 11 juin 2019. — AFP

Des défenseurs des droits manifestent régulièrement depuis six mois au Japon, révoltés par une loi « dépassée » qui a permis à un homme de rester libre bien qu’il ait été reconnu coupable d’avoir violé sa fille pendant des années.

Un tribunal japonais a établi cette année que cet homme avait violé sa fille entre les âges de 13 et 19 ans, en faisant usage de violence lorsqu’elle résistait. Le jugement, que l’AFP a pu consulter, indique que « tous les rapports » ont eu lieu « contre la volonté » de la jeune fille et que celle-ci était sous l’emprise psychologique de son père en raison des abus répétés.

Mais aucune peine de prison n’a été prononcée à l’égard de ce dernier car légalement il revient à l’accusation de prouver qu’il y a eu usage d’une force écrasante, de menace(s) ou que la victime était dans l’incapacité totale de résister. La femme aurait ainsi dû prouver que, malgré les violences opposées à sa résistance, elle avait fait tout son possible pour échapper à ce viol.

Ce jugement fait l’objet d’un appel mais il a fait scandale et des centaines de personnes comptaient manifester mercredi à travers le pays comme elles le font le 11 de chaque mois. « La loi DOIT protéger les victimes, PAS les auteurs », résumait lors d’un rassemblement une de leurs bannières. Une pétition en ligne réclamant une révision de la loi a recueilli plus de 47.000 signatures.

« Une loi de chasteté au seul service d’un mari ou d’un père »

Pour Jun Yamamoto, abusée par son père entre 13 et 20 ans, cette décision de justice est tristement familière. « Et ça recommence ! », dit cette infirmière de 45 ans travaillant pour les droits des victimes de crimes sexuels. « La justice japonaise ne considère pas comme un crime les abus sexuels comme celui-ci. Je ne peux plus tolérer cela ».

« Lorsqu’on est pris par surprise par une personne censée être quelqu’un en qui on peut avoir confiance, on est tétanisé, en état de choc, incapable de se défendre », déclare-t-elle. « Même dans un cas où un père a violé sa fille, le tribunal dit qu’elle aurait pu résister et le laisse libre », dit-elle, la voix tremblante de colère. « Cette situation juridique est vraiment un problème grave. »

L’avocate Yukiko Tsunoda souligne que « lorsque le code pénal a été créé en 1907, le Japon était une société extrêmement patriarcale ». « Le viol avait alors été criminalisé dans le but de s’assurer qu’une femme mariée ne porterait d’enfant que de son seul époux et qu’aucun autre homme ne pourrait avoir de rapport avec elle (…) C’était une loi de chasteté au seul service d’un mari ou d’un père de famille », dit-elle.

« "Qui voudrait protéger une femme qui laisse si facilement un violeur faire son affaire, après seulement quelques coups de poing ?" C’était ça l’état d’esprit » à l’époque, ajoute-t-elle. Pour Yukiko Tsunoda, les principes sexistes sont profondément ancrés dans le système judiciaire nippon et remettent systématiquement en cause les droits des femmes, ce qui selon elle explique pourquoi le Japon se classe 110e sur 149 pays dans le dernier rapport du Forum économique mondial sur les inégalités entre les sexes.

L’abandon de « l’exigence d’une preuve » réclamé

En 2017, le Japon a révisé pour la première fois en 110 ans les articles du code pénal concernant les agressions sexuelles, pour reconnaître les victimes masculines et faire passer la peine minimale de prison pour viol de trois à cinq ans. Mais le fait qu’une victime soit obligée de prouver qu’elle ne pouvait pas résister est resté ancré dans la loi, malgré les protestations des experts à l’époque. Le dossier doit être rouvert l’an prochain mais on ne sait pas si ce point sera soulevé.

Parmi les demandes exprimées dans la pétition pour réviser la loi, l’abandon de « l’exigence d’une preuve » qu’on n’a pas pu se défendre est « celle qui recueille le plus de soutien », a dit un responsable du ministère de la Justice à l’AFP, et « nous prenons cela très au sérieux ».

En attendant, dans un pays où le mouvement #MeToo n’a pas connu de réel élan, la voix de ceux qui veulent défendre les victimes d’abus sexuels se fait progressivement entendre un peu plus. Ils iront mercredi manifester dans 20 villes de l’archipel, avec une fleur à la main. « Au Japon, avec sa réputation de pays parmi les plus sûrs du monde, j’ai été soumise aux abus sexuels depuis l’âge de trois ans, forcée de m’y habituer et d’apprendre à vivre avec », a crié Wakana Goto, âgée de 28 ans, la voix tremblante, aux manifestants au cours d’un de ces rassemblements.