Brexit : « C’est très grave »… Au Royaume-Uni, la stratégie de Boris Johnson ne paie pas

CRISE POLITIQUE Sa proposition de suspendre le Parlement a cristallisé les oppositions, emportant même des députés de son camp

Lucie Bras

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Boris Johnson, le 3 septembre 2019 au Parlement britannique.
Boris Johnson, le 3 septembre 2019 au Parlement britannique. — JESSICA TAYLOR / AFP / UK PARLIAMENT
  • Boris Johnson a subi une lourde défaite mardi soir face au Parlement britannique, avant d’engager un nouveau bras de fer ce mercredi avec le Parlement britannique.
  • Les députés doivent se prononcer sur une loi visant à empêcher une sortie sans accord de l’Union européenne, envisagée par le Premier ministre.
  • « La situation dans laquelle il se trouve depuis hier soir a très largement affaibli sa position », analyse Philippe Marlière, professeur de sciences politiques au University College de Londres.

La nuit de mardi à mercredi va laisser des traces dans la carrière de Boris Johnson. Bras croisés, avachi, le Premier ministre britannique ne s’attendait pas à une telle déconfiture. Le verdict est tombé en fin de soirée : les députés ont voté pour la création d’une loi destinée à empêcher un Brexit sans accord, le fameux « no deal » voulu par le Premier ministre.

Ce mercredi, cette gifle politique fait la Une des journaux britanniques. « Ce qui est quand même très étonnant et qui montre une crise politique majeure, c’est le vote de 21 voix de son propre camp », relève Emmanuelle Saulnier-Cassia, professeure de droit public à l’Université de Versailles, spécialiste du Royaume-Uni. Boris Johnson avait pourtant brandi une menace très forte contre les parlementaires de son camp qui voteraient contre lui : l’exclusion pure et simple du parti. « C’est ce qui a été fait contre les 21 votants dissidents », explique-t-elle.

Au « summum » des clivages historiques au Royaume-Uni

Résultat, Boris Johnson, qui avait déjà perdu mardi sa majorité absolue au Parlement, se réveille avec 20 soutiens en moins chez les conservateurs. « Dans ces 21 députés rebelles, il y a des piliers du parti conservateur, ce ne sont pas des gens qui se rebellent sur un coup de tête. Il y a notamment celui qu’on appelle le "father of the house", le plus ancien des élus, mais aussi le petit-fils de Winston Churchill, Nicholas Soames. » BoJo ne ferait plus l’affaire chez les conservateurs ? « Il est à la tête d’un cabinet constitué d’une fraction extrême très minoritaire et la majorité des conservateurs ne se sent pas représenté », estime Emmanuelle Saulnier-Cassia. Un clivage jamais vu : « Les questions européennes ont toujours clivé les parlementaires et les membres des deux partis mais là, on est au summum de ce qu’on a pu connaître dans l’histoire ».

« La situation dans laquelle il se trouve depuis hier soir a très largement affaibli sa position », complète Philippe Marlière, professeur de sciences politiques au University College de Londres. « Il était dans la décision de suspendre le Parlement, il semblait avoir tous les atouts en main. On connaît le résultat, c’est très grave. »

BoJo unit le Parlement… contre lui

D’autant plus qu’un nouveau test attend le Premier ministre ce mercredi, crucial pour l’avenir du Royaume-Uni (et celui de BoJo) : les députés doivent confirmer leur adhésion à ce projet de loi destiné à empêcher le « no deal ». « Ce soir, si les députés confirment cette loi qui empêche Johnson de sortir de l’UE comme il le souhaite, il sera pieds et poings liés. Il est très affaibli, et a perdu le contrôle du jeu », insiste Philippe Marlière.

Boris Johnson a cristallisé les tensions en annonçant la suspension du Parlement jusqu’au 14 octobre. « Il a dit une chose très importante : "Quoi qu’il arrive, nous sortons le 31 octobre" », rappelle Philippe Marlière. C’est ainsi que le Premier ministre a réussi l’exploit d’unir des forces d’opposition disparates et mal organisées… contre lui. « Au Parlement, il y a un accord tacite sur le respect du vote de 2016, mais pas sur une sortie sans accord. Voilà pourquoi toutes les oppositions possibles, très rares, ont voté ensemble », fait remarquer le professeur.

Des élections anticipées 15 jours avant le Brexit

Affaibli, isolé, « Johnson a une dernière arme de rétorsion possible : des élections anticipées », explique Philippe Marlière. Le Premier ministre a mentionné cette éventualité, d’autant plus que les sondages sont, malgré la situation, au beau fixe pour les conservateurs. Ces législatives anticipées se tiendraient le 15 octobre, en cas de nouvelle défaite au Parlement sur le Brexit, a déclaré BoJo. « Pour appeler ces élections, il lui faut l’accord des deux tiers de la chambre. Jeremy Corbyn [le leader de l’opposition travailliste] a répondu que tant que les modalités du Brexit ne sont pas réglées, il ne veut pas d’élections », indique Philippe Marlière.

Côté européen, les négociations semblent toujours dans l’impasse. « Bojo ment par ailleurs en disant qu’il renégocie, affirme Emmanuelle Saulnier-Cassia. Il ne renégocie rien du tout avec l'Europe. Son ministre chargé des négociations arrive les mains vides à Bruxelles. Les Européens attendent les solutions alternatives mais en l'état, rien ne peut être négocié de nouveau. » La Commission européenne a même estimé ce mardi que le risque d’un « no deal » le 31 octobre s’est accru.

L’instance européenne a réaffirmé ce mercredi que le filet de sécurité irlandais, dont le Premier ministre Boris Johnson exige le retrait, est « la seule solution » pour préserver l’accord de paix nord-irlandais et le marché unique. Face à une crise qui s’éternise et un Brexit qui s’étire en longueur, Philippe Marlière estime que « la manière la plus démocratique de gérer cette question serait un nouveau référendum. Les gens ont voté sur une question qu’ils maîtrisent bien mieux aujourd’hui. En trois ans, on a eu la possibilité de se rendre compte des implications infinies du Brexit. Ça me semble la moins mauvaise des solutions », conclut-il.