Hong Kong: Quelle est la stratégie de Pékin face aux manifestations?

CONTESTATION La Chine, qui a massé ses troupes à la frontière de Hong Kong, a menacé jeudi de ne pas rester « les bras croisés » si la contestation pro démocratie devait dégénérer

L.C.

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Des manifestants pro démocratie ont bloqué l'aéroport de Hong Kong, le 13 août 2019.
Des manifestants pro démocratie ont bloqué l'aéroport de Hong Kong, le 13 août 2019. — Manan VATSYAYANA / AFP
  • Depuis juin, des manifestants réclament l’abandon d’un projet de loi controversé et plus de démocratie à Hong Kong, région semi-autonome de Chine.
  • Pékin, d’abord distant, a durci le ton ces derniers jours, allant jusqu’à laisser flotter la menace d’une intervention militaire.
  • 20 Minutes a interrogé deux spécialistes de la Chine afin de comprendre la stratégie du régime de Xi Jinping.

Depuis début juin, les manifestations sont quasi quotidiennes à Hong Kong, l’ex-colonie britannique devenue région semi-autonome depuis sa rétrocession à la Chine en 1997. Des centaines de milliers de Hongkongais sortent dans les rues de la métropole pour rejeter un projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine. D’abord en retrait face à cette contestation massive, Pékin a durci sa réaction ces derniers jours.

Quelle a été l’attitude de la Chine au début du mouvement de contestation hongkongais ?

« Au début du mouvement, Pékin s’est distancié du projet de loi, indiquant qu’il avait été proposé à l’initiative de la chef de l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam », rappelle Sébastien Veg, directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hong Kong et directeur d’études à l’EHESS. « Il est même possible que Pékin lui ait laissé une certaine marge de manœuvre à ce moment. Mais celle-ci n’a fait que suspendre l’examen du projet de loi, sans le retirer définitivement ».

La distance de Pékin face à la crise hongkongaise se doublait d’un silence des médias chinois, souligne la juriste Isabelle Feng. « En juin et juillet la presse chinoise restait silencieuse sur les manifestations ».

Quel a été le tournant dans la crise qui a poussé Pékin à durcir le ton ?

Depuis juin, les manifestants hongkongais ont élargi leurs revendications, ajoutant la demande d’un véritable suffrage universel et une enquête indépendante sur les violences policières survenues pendant la mobilisation. En parallèle, des violences ont commencé à émailler certaines manifestations, entre policiers et civils, mais aussi avec des membres de la mafia locale.

« Après certains actes de dégradation symbolique d’emblèmes de l’Etat chinois par les manifestants, Pékin a pris un rôle plus actif dans la réponse, estimant désormais qu’il est impossible de satisfaire aucune des cinq revendications des manifestants », note Sébastian Veg.

« Désormais la presse chinoise parle de Hong Kong, en mettant l’accent sur la violence des manifestants hongkongais », complète Isabelle Feng.

Les images de troupes chinoises postées près de Hong Kong relèvent-elles de la communication ou bien le risque d’une intervention militaire est-il réel ?

La Chine, qui a massé ses troupes à la frontière de Hong Kong, a menacé jeudi de ne pas rester « les bras croisés » si la contestation pro démocratie devait dégénérer. Une intervention de l’armée populaire de Chine sur le territoire hongkongais est permise par la loi fondamentale de Hong Kong, rappelle Isabelle Feng, « mais uniquement à la demande du gouverneur de Hong Kong, en l’occurrence Carrie Lam ».

Cette décision est donc juridiquement possible, mais politiquement et économiquement risquée, selon les deux spécialistes de la Chine. « Une intervention militaire créerait énormément de problèmes pour Pékin, notamment un possible effondrement de l’économie hongkongaise et du principe “un pays deux systèmes” », avance Sébastian Veg. « Cela créerait aussi une vraie difficulté à contenir des manifestations très ponctuelles, sans leaders, insaisissables. À cela s’ajoute une perte de prestige international, des rétorsions ciblant le statut douanier spécifique de Hong Kong, et de grandes complications dans la guerre commerciale avec les Etats-Unis et pour la stratégie de Pékin vis-à-vis de Taiwan ».

Pour toutes ces raisons, le chercheur ne croit guère à une intervention militaire malgré les menaces de Pékin. Le régime chinois « a beaucoup d’autres moyens pour réprimer les manifestants en s’appuyant sur la police et le système juridique hongkongais. Les images de manœuvres militaires sont donc plutôt à considérer comme une intimidation ».

En outre, pour Isabelle Feng « la Chine n’a pas intérêt à affaiblir Hong Kong, vitrine d’une Chine moderne où les plus puissantes familles rouges ont des proches et des intérêts financiers. En réalité, les images de l’armée chinoise sont surtout diffusées à destination du public chinois, qui vit dans le Great Firewall et a donc accès à une information très censurée sur la crise hongkongaise. »

Comment Pékin compte faire pression sur les manifestants ?

Si ce n’est militairement, Pékin dispose d’autres leviers pour tenter de contrer le mouvement de contestation. « La Chine va se servir de tous les leviers de pouvoir dont elle dispose à Hong Kong, notamment économique, en faisant pression sur les entreprises et administrations pour qu’elles disciplinent leurs employés », explique Sébastian Veg, alors que le président de Cathay Pacific a annoncé sa démission ce vendredi. « En augmentant le coût de la participation aux manifestations, le pouvoir cherche à intimider les protestataires et à retourner l’opinion publique contre les manifestants. »