Le Stena Impero, tanker battant pavillon britannique, a été saisi par l'Iran dans le détroit d'Ormuz.
Le Stena Impero, tanker battant pavillon britannique, a été saisi par l'Iran dans le détroit d'Ormuz. — AY-COLLECTION/SIPA

GEOPOLITIQUE

Pourquoi le détroit d’Ormuz se retrouve-t-il au centre du jeu (dangereux) des puissances?

La zone est stratégique à plusieurs niveaux

  • Les incidents se multiplient depuis plusieurs mois à proximité du détroit d’Ormuz, dans le golfe Persique.
  • Le détroit est un point de passage essentiel pour l’approvisionnement mondial en pétrole.
  • Le pire scénario serait celui d’une fermeture du détroit par l’Iran.

Depuis les belles plages qui le bordent, le détroit d’Ormuz passerait presque pour un endroit paisible et touristique de la péninsule arabique. Mais ce serait oublier un peu vite ce qui se passe en mer. Dans ce petit espace maritime d’une largeur de 40 km (l’équivalent de la Manche) situé entre l’Iran et le sultanat d’Oman, se croisent navires de guerre et pétroliers. Et depuis plusieurs semaines, les incidents entre l’Iran et plusieurs puissances occidentales s’y multiplient, entraînant une inquiétude quant à la suite des événements. 20 Minutes vous explique pourquoi la zone est aussi importante.

Pourquoi est-il aussi stratégique ?

En (très) résumé : à cause du pétrole et donc des Etats-Unis. Le détroit d’Ormuz est la porte d’entrée vers le golfe Persique. Ce dernier accueille de nombreux terminaux pétroliers, l’endroit où les tankers du monde entier viennent remplir leurs énormes cuves avant d’entamer leur périple. L’Iran, l’Irak, le Koweït, l’Arabie Saoudite ou encore les Emirats arabes unis (E.A.U) écoulent une grande partie de leur pétrole via le détroit d’Ormuz. D’après la société d’analyse Vortexa, environ 17,4 millions de barils transitent chaque jour dans la zone. C’est l’équivalent de 20 % de la consommation mondiale quotidienne d’or noir.

Il n’est donc pas surprenant de retrouver les Etats-Unis à proximité d’un tel endroit stratégique. Les Américains disposent d’une énorme base navale implantée à Bahreïn, en plein cœur du golfe Persique… et juste en face des côtes iraniennes. Fort de 7.000 hommes, le complexe héberge actuellement la Ve flotte de l’US Navy.

Pourquoi y a-t-il autant d’inquiétudes autour du détroit ?

Parce que depuis plusieurs mois maintenant, la tension ne cesse de monter. Début mai, les Etats-Unis durcissent le ton contre l’Iran : plus aucun pays n’est désormais autorisé à acheter du pétrole iranien, sous peine de sanctions. Quelques jours plus tard, le 12 mai, quatre navires, dont deux pétroliers saoudiens, sont la cible d’attaque alors qu’ils se trouvent à proximité du détroit d’Ormuz.

Un mois plus tard, le 13 juin, deux tankers sont à nouveau attaqués en mer d’Oman, à l'est du détroit. Les attaques ne sont pas revendiquées, mais les Etats-Unis accusent l’Iran d’être à la manœuvre. Le 20 juin, l’Iran annonce qu’il a abattu un drone américain qui aurait violé son espace aérien. Les Etats-Unis assurent que l’appareil se trouvait, au contraire, dans l’espace aérien international.

Les incidents ne s’arrêtent pas là. Alors que les Américains réclament « une coalition internationale » pour protéger le passage des tankers à Ormuz, un pétrolier iranien est bloqué le 4 juillet à Gibraltar, territoire britannique au sud de l’Espagne. Les autorités le soupçonnent de livrer du brut à la Syrie, en violation des sanctions de l’Union européenne. Deux semaines plus tard, le 19 juillet, l’Iran bloque à son tour un pétrolier britannique, le Stena Impero, et réclame son tanker en échange, ce que Londres refuse. Le détroit d’Ormuz est donc devenu un point de crispation mondial, comme le montre notre carte interactive ci-dessous.

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La période actuelle fait écho à la « guerre des tankers », l’un des épisodes de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Répondant aux attaques irakiennes, l’Iran détruit à l’époque plusieurs tankers dans le golfe Persique. « Entre 1984 et 1986, l’Iran va réussir à restreindre le commerce de pétrole, note Léa Michelis, apprentie-chercheuse à l’Irsem et auteure de L’Iran et le détroit d’Ormuz*. Les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux avaient été obligés d’envoyer des navires de guerre pour sécuriser le détroit ».

« Le principe de liberté de navigation est fondamental, rappelle Jean-Sylvestre Mongrenier, de l’Institut franco-belge Thomas More. Dans un monde ouvert et interconnecté, il s’agit d’un bien commun qui conditionne la sécurité et la prospérité de nos sociétés. Or, le régime iranien prétend ‌déployer une " bulle stratégique " au-dessus du détroit d’Ormuz pour en évincer les forces occidentales ».

Quels sont les scénarios possibles (et leurs conséquences) ?

« Cela m’étonnerait que l’Iran arrête ses provocations d’un coup, parce que c’est sa crédibilité qui est en jeu, analyse Léa Michelis. Je ne vois pas vraiment de sortie de crise à court terme. Ce qui pourrait aider dans un premier temps, c’est que l’Iran et le Royaume-Uni se parlent par rapport aux deux pétroliers retenus ». Dans ce scénario, les escarmouches et provocations actuelles pourraient donc se poursuivre, multipliant ainsi le risque d’une escalade. Jusqu’à une fermeture complète du détroit ?

« Il semblerait que les Iraniens brandissent cette menace comme une arme de dernier ressort, indique Thierry Coville, chercheur à l’Iris, dans un entretien au Figaro. Ce que font les États-Unis est perçu comme un acte de guerre. Rétablir les sanctions, assécher l’industrie pétrolière alors qu’elle représente 80 % des ressources en devises de l'Iran… Il fallait que le Téhéran réponde ».

« L’Iran va jouer la montre »

Pour sortir du statu quo et éviter une guerre, il faudrait donc que les deux parties (Iran et Etats-Unis) se parlent. « Je ne vois pas d’autre solution que de rediscuter des sanctions contre l’Iran et d’un nouvel accord sur le nucléaire qui inclurait les Etats-Unis [qui sont sortis de l’accord précédent en 2018] » affirme Léa Michelis. « L’accord sur le nucléaire a de nombreuses failles, rappelle Jean-Sylvestre Mongrenier. Il n’évoque pas le programme de missiles iraniens, ou encore la déstabilisation régionale [avec la participation de l’Iran à la guerre en Syrie]. Le problème de fond demeure : l’une ou l’autre partie doit céder ».

Un tel geste d’ouverture pourrait se faire attendre, au vu des forces en présence. « Les tensions vont continuer au moins tant que Donald Trump est président, car il n’y a que des faucons en politique étrangère. De plus, l’économie américaine va ralentir, donc ils auront intérêt à avoir une politique étrangère musclée pour détourner l’attention des électeurs », juge Agathe Demarais, directrice des prévisions de la branche recherche et prospective du groupe The Economist, interrogée par l’AFP. « En face, l’Iran va jouer la montre, attendre 2020 en espérant que Trump ne soit pas réélu ». D’ici là, le temps va sembler très long dans le détroit d’Ormuz.

 

* « L’Iran et le détroit d’Ormuz : Stratégie et enjeux de puissance depuis les années 1970 » (Ed. L’Harmattan, 2019).