Can 2019: «Deuxième étoile, deuxième République»... La victoire de l’Algérie peut-elle peser sur la politique troublée du pays?

FOOTBALL Le gouvernement n’a pas attendu le coup de sifflet final pour essayer de faire de cette victoire des Fennecs la sienne, mais les Algériens qui manifestent depuis des mois ne l’entendent pas de cette oreille

Jean-Loup Delmas

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Un fan algérien
Un fan algérien — Toufik Doudou/AP/SIPA
  • Ce vendredi soir, l’Algérie a remporté la Coupe d'Afrique des nations. Une belle victoire pour un pays bouleversé par d’immenses enjeux politiques en cette année 2019.
  • Alors, le but de Baghdad Bounedjah peut-il avoir une incidence la politique algérienne ces prochaines années ?

2019 est une année historique en tout point pour l’Algérie :  démission d’Abdelaziz Bouteflika, manifestations monstres et  victoire à la Coupe d'Afrique des nations ce vendredi soir. Dans ce pays à la politique proche de la bascule, la question ce matin, une fois passée l'euphorie de la célébration, est de savoir si des conséquences politiques naîtront de ce 1-0 contre le Sénégal.

Il faut dire que le gouvernement algérien n’a pas attendu le coup de sifflet final pour essayer de faire de cette victoire la sienne. « Bien avant ce 19 juillet, il avait déjà affrété des avions pour que les supporters Algériens puissent aller au Caire, offert des places. Il a tout fait pour pouvoir s’approprier cette victoire », rappelle Saad Khiari, chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de l’Algérie.

Ceci sans oublier que si tous les gouvernements jouent la carte du sport triomphal [n'oublions pas Emmanuel Macron célébrant l'ouverture du score des Bleus en finale du Mondial 2018], l’Algérie a toujours eu un rapport très politisé avec son équipe de football. Mickaël Correia, auteur du livre Une histoire populaire du football, rappelle brièvement les faits : « L’équipe nationale est née en 1958, en pleine guerre d’Algérie. Il y a donc eu immédiatement un rapport très particulier avec cette équipe, qui cristallise toute l’identité du pays. »

Années noires et crise de la politique sportive

« Avec les années noires et la crise, les budgets de la jeunesse et du sport, les deux étendards de la victoire d’hier, ont été délaissés », rappelle toutefois Saad Khiari. Selon le chercheur, cet abandon de toute politique sportive ambitieuse de la part du gouvernement Bouteflika pendant des décennies explique d’ailleurs que cette victoire à la CAN 2019 soit la première victoire à l’international de l’Algérie depuis vingt-neuf ans. « Et, donc, malgré ces manœuvres [avions affrété et billets gratuits], le gouvernement ne pourra pas faire croire que la victoire à la CAN est le fruit de sa politique sportive », détaille Saad Khiari.

Les Fennecs l’ont bien compris, eux qui ont dédié leur 1-0 aux Algériens. « C’est la première fois que le pouvoir n’était pas mentionné, et qu’il y avait un distinguo clair entre le peuple et lui », appuie Saad Khiari. Même chose du côté des manifestants qui ont tenu à rappeler au président par intérim Abdelkader Bensalah que cette victoire n’était pas la sienne : « La foule de ce vendredi, réunie quelques heures avant le match, scandait au gouvernement qu’il ne pourrait pas les "endormir avec le foot", note Mickaël Correia, qui travaille également sur la politisation du football algérien. En mars, le derby d’Alger avait déjà été boycotté par les supporters des deux clubs phares pour montrer au pouvoir que le football ne lui permettrait pas de faire illusion, alors qu’il s’agit de l’un des plus grands spectacles sportifs du pays. »

« Mettons fin aussi à trente ans de pénombre politique. »

On l’aura compris, quatre mois après la démission de Bouteflika [le 2 avril] et malgré la victoire des Fennecs, les Algériens continueront de manifester. Alors pourquoi ne pas imaginer une résistance encore plus grande, galvanisée par la victoire de jeunes footballeurs réussissant à porter haut les couleurs de l’Algérie malgré la politique sportive désastreuse du pays ? « Cette victoire peut devenir un symbole non pas pour le pouvoir mais contre lui, répond Saad Khiari. Le peuple revendique l’idée de pouvoir se débrouiller seul et de façon autonome. Ce triomphe peut être interprété comme la preuve que les Algériens sont capables de le faire. »

Même analyse du côté de Mickaël Correia : « 45 % des Algériens ont moins de 26 ans. Voir une jeunesse flamboyante triompher au football, cela a de quoi donner des ailes. Ainsi après le match, on pouvait déjà entendre “Deuxième étoile, deuxième République”. » Un symbole d’autant plus fort que la précédente victoire des Fennecs à domicile fait, selon le spécialiste du foot algérien, aujourd’hui office de « date fatidique ». Celle du début de la décennie noire et de l’hégémonie du  camp Bouteflika. Et Mickaël Correia de conclure : « Cette victoire de 2019, c’est donc également une façon de dire : “On a mis fin à trente ans de pénombre sportive sans victoire internationale, mettons fin aussi à trente ans de pénombre politique” »