Vatican: Pourquoi l’enquête sur la disparition d’une adolescente en 1983 a-t-elle été relancée?

INVESTIGATIONS La justice italienne a relancé l’enquête sur Emanuela Orlandi, une adolescente de 15 ans qui a disparu au Vatican en 1983

Manon Aublanc

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Le 11 juillet 2019, 11, 2019, dans le cadre de l'enquête sur la disparition de Emanuela Orlandi en 1983, les tombes princesses inhumées au XIXe siècle dans le petit cimetière de ce collège du Vatican ont été ouvertes.
Le 11 juillet 2019, 11, 2019, dans le cadre de l'enquête sur la disparition de Emanuela Orlandi en 1983, les tombes princesses inhumées au XIXe siècle dans le petit cimetière de ce collège du Vatican ont été ouvertes. — Handout / VATICAN MEDIA / AFP
  • L’enquête sur la disparition en 1983 d’Emanuela Orlandi, une adolescente de 15 ans, fille d’un employé du Vatican, a été relancée par les autorités ces dernières semaines.
  • Des catacombes d’un cimetière du Vatican doivent être inspectées, le 20 juillet, en présence de la famille de la jeune fille.
  • Depuis le début de l’affaire, de nombreuses théories, impliquant la mafia, les services secrets ou le Vatican lui-même, ont été élaborées.

Qu’est-il arrivé à Emanuela Orlandi, une jeune italienne de 15 ans, disparue le 22 juin 1983 à Rome ? C’est ce que tentent de découvrir les autorités du Vatican qui ont relancé, depuis plusieurs jours, l’enquête sur la disparition de l’adolescente.

Complot, implication de la mafia, rôle du Vatican… Les théories les plus folles ont circulé sur les conditions de la disparition de la jeune Italienne qui n’a jamais été retrouvée. 20 Minutes revient sur ce fait divers énigmatique, qui défraie la chronique italienne depuis maintenant plus de 36 ans.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Le 22 juin 1983, Emanuela Orlandi, une adolescente de 15 ans, fille d’un employé de la préfecture du Vatican, qui vit elle aussi dans la Cité, disparaît mystérieusement alors qu’elle rentre de son cours de musique. Si les autorités pensent d’abord à une fugue, très vite, les thèses d’un enlèvement ou d’un meurtre sont privilégiées. Trente-six ans après sa disparition, Emanuela Orlandi reste toujours recherchée par la justice italienne.

« C’est une histoire digne d’un roman de Sherlock Holmes, qui tient toute l’Italie en haleine depuis maintenant plus de trente ans », prévient Ludmila Acone, spécialiste de l’Italie et chercheuse associée à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne.

Pourquoi l’enquête a-t-elle été relancée ?

L’été dernier, l’avocate de la famille Orlandi reçoit un message anonyme portant l’inscription : « Cherchez à l’endroit où pointe l’ange », accompagné de la photographie d’une tombe. Les autorités font le lien avec une tombe du cimetière teutonique du Vatican, où un ange sculpté en marbre lisant sur une tablette l’inscription « Repose en paix » apparaît. La famille Orlandi dépose alors une demande de vérification de la tombe, qui est acceptée par le Vatican.

Le 11 juillet dernier, les autorités acceptent la requête et ouvrent deux tombes adjacentes, afin d’éliminer d’éventuels doutes sur la sépulture indiquée par l’ange. Mais les tombes, qui appartiennent à deux princesses inhumées au XIXe siècle, sont vides. Aucune trace des princesses Sophie von Hohenlohe (morte en 1836) et Charlotte-Frédérique de Mecklembourg (morte en 1840), et encore moins d’Emanuela Orlandi.

Pourquoi de nouvelles fouilles sont-elles organisées ?

Si l’histoire aurait pu, une nouvelle fois, s’arrêter là, un nouveau rebondissement est intervenu la semaine dernière. Deux jours après l’ouverture des sépultures des deux princesses, le Vatican a annoncé la localisation de deux ossuaires situés dans le sous-sol du Saint-Siège. Ce dernier a récemment retrouvé des documents sur des travaux d’agrandissement du Collège pontifical, qui ont également concerné le cimetière, effectués entre les années 1960 et 1970.

Selon plusieurs experts, les restes des deux princesses ont pu être transférés dans les ossuaires à cette occasion. Ces ossements doivent être inspectés, samedi 20 juillet à partir de 9 heures, en présence de la famille d’Emanuela Orlandi et de leurs avocats. En attendant l’inspection, la trappe, qui donne accès à ces ossuaires, a été scellée. « C’est une première, que le Vatican ouvre ses archives. En autorisant ces fouilles, le pape François veut montrer sa volonté d’ouvrir les archives sur des questions anciennes et d’être beaucoup plus transparent », analyse Ludmila Acone.

Comment réagit la famille d’Emanuela Orlandi ?

Trente-six ans après sa disparition, Pietro Orlandi n’a jamais perdu espoir de connaître la vérité sur la disparition de sa petite sœur, Emanuela Orlandi. « Tant que je ne trouverai pas Emanuela, mon devoir sera de chercher la vérité », explique cet ancien employé de la banque du Vatican. « Le seul fait d’ouvrir, même si on ne trouve rien, veut dire que le Vatican admet la possibilité de responsabilités internes », a déclaré Pietro Orlandi, qui accuse régulièrement le Vatican d'« omerta » sur la disparition d'Emanuela. « Il y a des personnes qui savent au Vatican, et peut-être des personnes impliquées », a expliqué l’homme aujourd’hui âgé de 60 ans, qui ajoute : « Si Emanuela est morte et se trouve là, il est juste que sorte au grand jour ce qui a été caché. »

Six mois après la disparition d’Emanuela, le pape Jean Paul II avait déclaré à la famille Orlandi que la disparition de l’adolescente était un « cas de terrorisme international », rapporte Pietro. « S’il savait déjà la vérité, cette phrase a constitué la première fausse piste de cette histoire. J’ai toujours eu l’impression que, ce jour-là, il avait mis en balance la vérité sur la disparition et l’image de l’Eglise. Il a fait un choix. Depuis ce jour, il a permis au silence et à l’omerta de régner », a-t-il indiqué. Une thèse accréditée par Laura Sgro, l’avocate de la famille Orlandi : « Il est temps maintenant de donner des réponses à cette famille. » Selon elle, il y a encore « des personnes en vie qui savent » et se taisent « par omerta ou par peur ou par commodité personnelle ».

Quelles sont les thèses avancées ?

Services secrets, mafia ou le Vatican lui-même… Depuis la disparition de la jeune fille en 1983, de nombreuses théories ont été élaborées. En 2012, la justice italienne avait ouvert la tombe d’Enrico de Pedis, l’ancien chef de la bande de la Magliana, une organisation criminelle qui a terrorisé Rome dans les années 1970-1980. Une de ses anciennes maîtresses avait affirmé qu’il avait enlevé la jeune fille et coulé son corps dans le béton. La sépulture du « boss », soupçonné d’être lié à la fois à la mafia, à la loge maçonnique P2 et à des secteurs de la finance du Vatican, avait été transférée dans la basilique, un privilège rare facilité par un prêtre qui l’avait connu en prison. Les fouilles n’avaient cependant rien donné.

Une autre théorie avance qu’Emanuela Orlandi a été enlevée par ce même groupe criminel pour recouvrer un prêt auprès de l’ancien président américain de la banque du Vatican (IOR), Paul Marcinkus. Enfin, certains affirment que l’adolescente a été kidnappée pour négocier la libération de Mehmet Ali Agca, le Turc qui avait tenté d’assassiner le pape Jean Paul II en 1981. « Après la disparition d’Emanuela, Jean-Paul II avait fait deux appels publics pour demander sa libération. Ça a surpris tout le monde car aucun élément ne montrait qu’elle avait été enlevée ou séquestrée. A ce moment-là, on a eu l’impression qu’il savait beaucoup de choses et qu’il ne disait rien », détaille Ludmila Acone. « Cette histoire, c’est un peu l’équivalent de l’affaire Dupont de Ligonnès ou du meurtre du petit Grégory pour les Italiens », conclut la chercheuse.