Italie: Qui est Carola Rackete, la capitaine allemande du «Sea-Watch 3» arrêtée à Lampedusa ?

ENGAGEE Arrêtée et menottée à la sortie de son bateau, l’Allemande risque jusqu’à dix ans de prison

Lucie Bras

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Carola Rackete sur le Sea Watch 3, le 27 juin 2019.
Carola Rackete sur le Sea Watch 3, le 27 juin 2019. — Alessandro Serrano/AGF/SIPA
  • Carola Rackete, capitaine du Sea-Watch 3, a forcé l’interdiction d’accoster des gardes-côtes italiens dans la nuit de samedi à dimanche.
  • Dans son navire, 42 migrants épuisés, sauvés en pleine mer, ont enfin pu mettre pied à terre.
  • Spécialisée dans l’environnement et les sciences nautiques, cette navigatrice aguerrie s’est intégralement consacrée à l’humanitaire depuis 2016.

Tout s’est passé en pleine nuit, samedi soir. Le Sea Watch 3 est à un peu plus d’1,5 km des côtes italiennes depuis le 12 juin. A bord, Carola Rackete a déjà pris sa décision : elle va achever sa mission et ramener les 42 migrants épuisés qu’elle transporte, à terre. En pleine nuit, elle force l’interdiction d’accoster sur les côtes italiennes. L’Allemande est accueillie par la police, qui la menotte, mais aussi par des badauds rassemblés pour la huer. « Les menottes ! », « Honte ! », « Va-t’en ! », ont-ils crié en applaudissant les forces de l’ordre. Insultée par le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, qui en a fait une affaire personnelle, Carola Rackete est depuis devenue le symbole du « pourrissement » de la situation en Méditerranée.

« Si nous ne sommes pas acquittés par un tribunal, nous le serons dans les livres d’Histoire », avait-elle déclaré quelques jours plus tôt au Spiegel. Placée en détention dans une maison de Lampedusa, elle est « joyeuse et de bonne humeur », selon son père Ekkehart Rackete, qui dit s’être plus inquiété pour sa fille quand elle a campé sur la Grande muraille de Chine. Agée de 31 ans, cette Allemande née au bord de la mer Baltique se destinait aux sciences nautiques et à la protection de l’environnement. Elle navigue d’ailleurs depuis huit ans dans les eaux glacées de l’Arctique de l’Antarctique. « J’ai toujours vraiment aimé les zones polaires, parce qu’elles sont très belles et inspirantes. Mais travailler là est parfois triste, parce qu’on y voit directement ce que les humains font à la planète », avait-elle expliqué à l’AFP avant son arrestation.

« J’avais peur »

De son engagement en faveur de l’environnement est né aussi un engagement social : elle a consacré ses congés à des missions en Méditerranée avec l’ONG allemande « Sea-Watch » avant de s’y consacrer à temps plein. Depuis sa première mission à l’été 2016, elle a affronté de nombreux drames : ce naufrage où les secouristes n’ont retrouvé que quelques survivants au milieu des cadavres, ce câlin à un petit garçon qui venait de perdre son père, les récits de tortures des migrants… Et, peu à peu, le désengagement des Etats du Vieux Continent. « Nous, les Européens, avons permis à nos gouvernements de construire un mur en mer. Il y a une société civile qui se bat contre cela et j’en fais partie », affirme-t-elle.

Elle résume ainsi sa manière de penser : « Peu importe comment tu arrives dans une situation de détresse. Les pompiers s’en moquent, les hôpitaux s’en moquent, le droit maritime s’en moque. Si tu as besoin d’être secouru, tout le monde a le devoir de te secourir ». En mer, « le secours se termine quand les gens se trouvent en lieu sûr », ajoute celle qui est également accusée d’avoir failli briser une vedette de la police avec son navire. Pour ces faits, elle a présenté des excuses, qu’elle a renouvelées depuis. « La situation était désespérée, mon objectif était seulement d’amener à terre des personnes épuisées et désespérées. J’avais peur », a confié la capitaine du bateau. Elle dit avoir craint que des migrants ne se suicident en se jetant à l’eau, alors qu’ils ne savent pas nager.

Un caillou dans la chaussure de Salvini

Une décision que comprend Michael Neuman, directeur d’études sur les migrations pour le MSF-Crash (Centre de Réflexion sur l’Action et les Savoirs Humanitaires) : « On arrive dans un moment ou rien ne semble pouvoir être fait, rien ne progresse nulle part. Une des voies de sortie, c’est de tenter le rapport de force et de l’imposer. Elle a fait ce que le droit maritime international lui enjoignait de faire, malgré l’interdiction italienne. Elle sait ce que cela entraîne : la saisie du bateau, l’arrêt de la campagne de sauvetage en mer. Elle a mesuré la gravité du geste qu’elle prenait. » Comme pour confirmer cette analyse, Carola Rackete avait affirmé il y a peu : « Je suis prête à aller en prison pour cela, et à me défendre devant les tribunaux s’il le faut, parce que ce que nous faisons est juste ».

Si, pour certains, elle est une héroïne, pour Matteo Salvini, c’est plutôt un caillou dans la chaussure. Depuis mercredi, le ministre italien de l’Intérieur s’en prend violemment à la capitaine allemande : « Ceux qui se foutent des règles doivent en répondre, je le dis aussi à cette emmerdeuse de capitaine du Sea-Watch qui fait de la politique sur la peau des immigrés, payée par on ne sait qui », a-t-il déclaré. Samedi, il a renchéri en expliquant qu’il espér [ait] qu’elle aille en prison ou qu’elle soit « expulsée par le premier avion pour Berlin », qu’elle a commis un « acte de guerre ».

Arrêtée pour « résistance ou violence envers un navire de guerre », Carola Rackete a été présentée à un juge ce lundi. Elle risque jusqu’à dix ans de prison. Une cagnotte Leetchi lancée par deux stars de la télévision allemande a déjà récolté 800.000 euros pour payer ses frais de justice. La chancelière allemande Angela Merkel a, elle, demandé de ses nouvelles au chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, et le gouvernement français a dénoncé une « stratégie d’hystérisation » de Salvini. Preuve des tensions qui agitent Rome, Paris et Berlin sur le sort des migrants, et ce au-delà de l’affaire Carola Rackete.