Arabie Saoudite: Les femmes peuvent conduire depuis un an, mais la route pour l'égalité est encore longue

DROITS Ce lundi 24 juin marque le premier anniversaire de la loi levant l'interdiction faite aux femmes de conduire en Arabie saoudite

Anissa Boumediene

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Depuis le 24 juin 2018, les femmes ont le droit de conduire en Arabie Saoudite.
Depuis le 24 juin 2018, les femmes ont le droit de conduire en Arabie Saoudite. — FAYEZ NURELDINE / AFP
  • Depuis un an jour pour jour, les femmes ont le droit de conduire en Arabie saoudite.
  • L’apprentissage de la conduite coûte plus cher pour les femmes que pour les hommes, mais plusieurs dizaines de milliers de Saoudiennes ont d’ores et déjà passé le permis.
  • Ce nouveau droit accordé représente une avancée pour les Saoudiennes, qui restent toutefois tributaires des hommes, leurs tuteurs légaux.

C’était le tout dernier pays au monde où les femmes n’avaient pas le droit de conduire. En Arabie Saoudite, cette interdiction appartient désormais au passé, et les conductrices saoudiennes soufflent aujourd’hui leur première bougie. C’est le prince Mohamed Ben Salmane, alias MBS, forte tête de la monarchie absolue, qui avait levé cette interdiction en septembre 2017. Et depuis une loi entrée en vigueur le 24 juin 2018, les femmes sont autorisées à prendre le volant. Mais un an jour pour jour après cette date historique, les Saoudiennes ont-elles vraiment gagné en autonomie et en indépendance ? Sont-elles toutes libres de conduire ? Sont-elles libres tout court, dans un royaume où le poids des traditions demeure très lourd ?

La conduite pour les femmes, par les femmes, entre femmes

Après la levée de l’interdiction, les premiers permis de conduire ont rapidement été délivrés. Si bien que  plus de 50.000 Saoudiennes auraient aujourd’hui passé l’examen, afin de pouvoir sillonner en toute légalité les routes. « La levée de l’interdiction de conduire pour les femmes était une mesure attendue de longue date », observe Katia Roux, chargée de plaidoyer Libertés à  Amnesty International France.

Certes, sous l’impulsion de MBS, l’espace public saoudien s’est progressivement ouvert à la mixité, et hommes et femmes peuvent assister ensemble à des manifestations culturelles ou sportives, sans être séparés. L’éducation, en revanche, reste un domaine non mixte. Et cela vaut aussi pour l’apprentissage de la conduite, une nouveauté savamment encadrée. Pas question pour une femme d’apprendre le Code de la route ou la conduite avec un homme.  La toute première auto-école pour femmes a donc spécialement vu le jour à Riyad, au sein de l’Université de la Princesse Noura bint Abdulrahman, une faculté uniquement réservée au sexe féminin. Et, les femmes ne pouvant être formées que par des femmes, l’établissement a recruté des centaines de monitrices, formées par des instructrices venues du pays de Galles, du Canada ou encore des Etats-Unis.

La levée de cette interdiction a aussi donné lieu à la création d’un nouveau métier : vendeuse de voitures, puisqu’une femme ne peut acheter un véhicule qu’auprès d’une femme. La mesure devrait donc avoir un impact en termes d’emplois féminins créés, et aussi en termes économiques, avec cette toute nouvelle clientèle féminine pour les concessionnaires automobiles.

Une chère liberté

Mais la liberté a un coût : une femme qui souhaite passer son permis paie en moyenne six fois plus cher ses leçons de conduite qu’un homme. Un prix que celles qui en ont les moyens n’hésitent pas à payer, pour un sésame qui leur offre une liberté nouvelle dans un pays où une femme ne peut rien faire sans l’accord de son tuteur légal, masculin évidemment. Désormais, des choses aussi banales qu’aller faire du shopping ou prendre un café entre copines ne doivent plus dépendre du bon vouloir et des disponibilités du père, du frère, ou du chauffeur de la famille de la Saoudienne détentrice du permis de conduire.

Clarence Rodriguez, journaliste et auteure de l’ouvrage Révolution sous le voile (éd. First), a vécu quinze ans en Arabie saoudite. De sa vie d’expatriée dans le royaume, elle garde le souvenir de cette absence d’autonomie qui pèse sur toutes les femmes. « Je n’ai jamais pu prendre le volant, j’étais tributaire de mon mari pour le moindre déplacement, ou alors je devais recourir aux services de chauffeurs privés ». Et dans un pays où les transports en commun ne sont majoritairement pas autorisés aux femmes, il faut mesurer l’avancée que cela représente. « Mais il ne faut pas être dupe, ce n’est que de la poudre aux yeux, insiste Clarence Rodriguez, qui a gardé contact avec de nombreuses habitantes. En pratique, ce ne sont pas toutes les femmes qui conduisent, seulement celles issues d’un certain milieu, et qui ont obtenu de leur tuteur légal masculin l’autorisation de prendre le volant. Cette mesure a été adoptée par le prince MBS dans le cadre de son plan Vision 2030, pour offrir un gage d’ouverture et de modernité, afin de séduire les investisseurs étrangers, décrypte la journaliste. Il fallait donner des gages à la communauté internationale ».

Mais la belle image de modernité offerte au monde serait bien moins reluisante au sein même du royaume. Pour s’être filmée en train de conduire avant que l’interdiction ne soit levée, et pour avoir plaidé en faveur de plus de droits fondamentaux pour les Saoudiennes, la militante féministe Loujain Al-Hathloul est accusée d’avoir eu « l’intention de saper la sécurité, la stabilité et l’unité nationale du royaume ». La jeune femme de 29 ans – ainsi que de nombreuses autres féministes saoudiennes – est sous les verrous depuis plus d’un an, et attend d’être jugée par une cour spécialisée dans les affaires de terrorisme. Elle risque une peine de vingt ans de prison. « Si on célèbre aujourd’hui le premier anniversaire des Saoudiennes au volant, n’oublions pas qu’une partie de celles qui sont se battues pour les droits des femmes subit le calvaire de la détention arbitraire, rappelle Katia Roux, d’Amnesty International. Les récits font état de tortures, de sévices sexuels. Ces femmes se sont simplement battues pour avoir une vie meilleure, et elles sont aujourd’hui perçues comme remettant en cause un ordre établi, la société patriarcale. Elles bousculent l’ordre hétéronormé et se retrouvent pour cela qualifiées de " traîtresses " ! Ces militantes sont extrêmement courageuses ». De plus, « MBS veut que l’autorisation faite aux femmes de conduire soit uniquement perçue comme le fait du prince, certainement pas comme le fruit d’un militantisme féministe », assurent de concert Katia Roux et Clarence Rodriguez.

Les Saoudiennes : éternelles mineures

La saveur douce d’une virée en voiture laisse donc, finalement, un goût amer. D’autant que la route pour que l’égalité entre femmes et hommes devienne une réalité en Arabie saoudite risque d’être encore bien longue. Aujourd’hui, en 2019, dans le royaume, une femme doit encore obtenir la permission de son tuteur pour voyager, étudier, avoir un passeport, ouvrir un compte bancaire ou encore travailler. Dans la monarchie de MBS, une femme n’atteint jamais la majorité, toute sa vie considérée comme une mineure dépendant de l’autorité d’un homme. La parole d’une femme n’a pas non plus la même valeur que celle d’un homme. Si elle témoigne devant une cour de justice, son témoignage vaudra moitié moins. Et en cas d’héritage, une Saoudienne recevra moitié moins que la part qui reviendra à son frère.

Si une Saoudienne peut, en théorie, librement prendre le volant, pas question pour elle de sortir sans avoir revêtu l’abaya, vêtement traditionnel ample et noir qui recouvre entièrement leur corps. Pas question non plus d’apparaître en public avec un homme autre que son tuteur, et, du fait de la mixité interdite dans de nombreux endroits tels que les restaurants, il lui est impossible d’aller dîner seule ou avec des amies si l’établissement n’est pas doté d’une section réservée aux familles. Si elle souhaite se marier, il lui faut, là encore, l’autorisation de son tuteur légal masculin. Et si l’élu de son cœur n’est pas Saoudien, c’est l’Etat qui devra lui accorder une autorisation supplémentaire. Sans surprise, et alors que son mari peut unilatéralement et librement décider de la quitter, l’épouse saoudienne n’a pas la liberté de divorcer sans l’accord de son tuteur (et si c’est son mari, bah…). Enfin, lorsque le divorce est prononcé, obtenir la garde définitive de ses enfants est exclu. Les bambins pourront rester avec leur mère, mais la garde sera automatiquement transférée au père lorsque les enfants atteindront l’âge de 7 ans pour les garçons et 9 ans pour les filles.

« Il faut abolir la tutelle masculine »

Pour Clarence Rodriguez, la solution est toute trouvée : « La véritable réforme d’ouverture que le royaume doit entreprendre, c’est l’abolition du tutorat. Quand les femmes auront le droit de conduire leur vie comme elles l’entendent, de jouir de leurs droits fondamentaux sans être inféodées aux hommes, alors on pourra parler de véritable tournant. Ça, et lorsque les prisonniers d’opinion, qui se sont battus pour plus de droits, auront été libérés ».

Un avis largement partagé par Katia Roux, qui estime que « c’est tout le système de tutelle masculine répressif qu’il faut abolir. Dans la plupart des aspects de leur vie quotidienne, les Saoudiennes sont assujetties Pour que la situation change, il ne faut plus des petites mesures concédées par le prince MBS, mais des réformes structurelles », estime la chargée de plaidoyer Libertés à Amnesty International France.

Mais tout n’est pas noir dans ce tableau. « Les choses évoluent doucement. Toute une génération de Saoudiens a étudié à l’étranger, découvert l’ouverture, et en revenant en Arabie saoudite, participe à l’évolution – certes lente – des mentalités. Il ne faut pas oublier que c’est un pays ancestralement conservateur et traditionaliste. Il avance à la vitesse d’un chameau, sourit la journaliste. Mais il avance ».