Golfe d'Oman: «Il n'y a pas de gagnant dans cette nouvelle crise»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interviewé Thierry Coville, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Iran sur la nouvelle crise entre Iran et Etats-Unis après les incidents dans la mer d’Oman

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Un pétrolier
Un pétrolier — AP/SIPA
  • Jeudi, des attaques sur deux pétroliers ont été menées en mer d’Oman.
  • Les Etats-Unis ont accusé l’Iran d’être responsable de ces attaques, mais ce dernier a nié toute implication.
  • « 20 Minutes » a interviewé Thierry Coville, chercheur à l’Institut des relations internationale et stratégique (IRIS) et spécialiste de l’Iran sur cette nouvelle crise.

Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a accusé l’Iran d’être « responsable » des attaques menées ce jeudi en mer d’Oman.  Deux tankers y ont été visés par une attaque «coordonnée et planifiée», selon l’association internationale des pétroliers indépendants (Intertanko). Pour Thierry Coville, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Iran, cette nouvelle crise montre principalement l’état de tension atteint entre les deux pays.

Si les Iraniens étaient vraiment derrière l’attaque de ces navires, quelles seraient leurs motivations ?

C’est vrai qu’en premier lieu, il est difficile de voir un quelconque intérêt iranien à mener ces attaques, si ce n’est contribuer à tendre encore plus la situation avec les Etats-Unis. La seule explication rationnelle, c’est que l’Iran a souhaité faire passer un message aux Etats-Unis : « N’allez pas trop loin et ne pensez pas que nous n’allons rien faire. » Mais il faut quand même rappeler que l’Iran n’a aucun intérêt à se diriger vers un conflit ouvert avec les Etats-Unis, où il n’aurait absolument aucune chance de rivaliser.

Le golfe d’Oman est-il une zone stratégique pour les deux pays ?

Le golfe d’Oman appartient au détroit d’Ormuz, qui est une zone très stratégique pour le commerce mondial. 30 % du trafic pétrolier de la planète y passe, sur environ 40 kilomètres de large. Et tout ça en longeant les côtes iraniennes. L’Iran avait d’ailleurs menacé en dernier recours de fermer le détroit.

Mais ce qu’il se passe actuellement, c’est surtout la conséquence de la rupture du dialogue. Quand deux pays ne se parlent plus et sont en conflit, le moindre incident peut prendre une ampleur considérable.

Ce conflit peut-il expliquer le fait que les Etats-Unis aient tout de suite accusé les Iraniens ? Constituent-ils un coupable idéal ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire ça. SI l’Iran a bel et bien attaqué ces navires, cela montre aussi l’échec de la stratégie américaine sur ce pays. L’idée des Etats-Unis, c’est de mettre une pression maximale sur l’Iran pour le forcer à discuter et à négocier douze points, notamment sur le nucléaire. Or, si l’Iran attaque des navires, cela signifie que cette pression mène à une surtension au lieu de régler le conflit diplomatiquement. Ce serait donc un désaveu.

De toute manière, cette stratégie trouve dans le cas iranien ses limites : si les sanctions ne marchent pas, qu’est ce qu’on fait ? L’Iran refuse toujours de négocier, Donald Trump « ne mérite pas qu’on échange des messages avec lui », a même déclaré l’ayatollah Ali Khamenei à Shinzo Abe. Dans cette guerre, il n’y a pas de gagnants qui se dégagent, et une attaque iranienne, si elle est avérée, ne serait en aucun cas une victoire pour les Etats-Unis. D’ailleurs, ces derniers poussent toujours au dialogue : Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, a ainsi déclaré : « L’Iran doit apprendre à répondre par la diplomatie aux sanctions économiques. »

En parlant de diplomatie, accuser l’Iran permet-il aux Etats-Unis de faire pencher l’opinion internationale en leur faveur ?

C’est une stratégie de communication pour isoler l’Iran et rendre plus acceptable la politique américaine contre ce pays. On rentre dans une guerre de communication où chacun va essayer de rallier à sa cause les autres pays. D’ailleurs, si cette crise ne fait pas de gagnants, on peut dire que l’Europe en ressort perdante en ne prenant pas parti, et en ne s’affirmant pas comme une voie de négociation.