Le débarquement sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944.
Le débarquement sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944. — MARY EVANS/SIPA

INTERVIEW

Débarquement du 6 juin 1944: «L'importance du débarquement a tendance à être exagérée aux Etats-Unis»

Alors qu'on célèbre le 75 anniversaire du débarquement des forces alliées en Normandie, le professeur d'histoire Timothy Brown revient sur l'importance de cet événement dans la culture américaine

La France commémore ce jeudi le débarquement allié, en présence de Donald Trump et d' Emmanuel Macron, et de quelque 500 vétérans souvent centenaires. Environ 160 vétérans de la Seconde guerre mondiale (dont 45 du Jour J) y sont annoncés parmi les 9.387 croix blanches surplombant Omaha Beach, ainsi qu’un défilé aérien.

Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en force et par surprise sur les plages de Normandie en France alors que les Allemands les attendent beaucoup plus au nord, dans le département du Pas-de-Calais. Une gigantesque opération militaire est lancée. Timothy Brown, professeur d’histoire à Northeastern University, revient pour 20 Minutes sur cet événement qui a profondément marqué les Etats-Unis.

Que signifie le débarquement pour les Américains, 75 ans après ?

Le D-Day a toujours une place importante dans la mémoire collective des Etats-Unis. Mais avec le virage majeur d’une partie de l’électorat américain vers la droite dure, on a tendance à oublier la raison de cette guerre : qu’il s’agissait d’un effort pour vaincre le nazisme, le pire exemple de ce qui était l’extrême droite de son époque.

Pourquoi ce genre de commémoration est important ? Historiquement, apprend-on vraiment des erreurs du passé ?

On tire des leçons de l’histoire, mais le turnover générationnel, surtout la volonté de réécrire l’histoire pour des raisons politiques, signifie qu’il n’y a jamais de leçons acquises. Le fait que la haine raciale et ethnique peut conduire à la guerre et au génocide est une leçon qui doit être réapprise encore et toujours.

Envoyer autant de soldats américains au front se sacrifier à l’autre bout du monde a-t-il été polémique à l’époque ?

Les Etats-Unis étaient isolationnistes avant la guerre, mais c’est devenu progressivement de plus en plus clair que l’agression de l’Allemagne et du Japon était un mal qui devait être vaincu. L’importance du débarquement a toutefois tendance à être exagérée aux Etats-Unis et en Occident. 425.000 soldats alliés ont été tués, blessés ou portés disparus lors de cette campagne. C’est beaucoup, mais un million de troupes russes ont péri lors de la bataille de Stalingrad. L’URSS a perdu 25 millions de soldats et civils lors de la Seconde Guerre mondiale, contre environ 400.000 pour les Etats-Unis, et à peu près autant pour le Royaume-Uni. 75 % des divisions nazies ont été détruites par l’Union soviétique.

Dans la culture américaine, le patriotisme, le salut au drapeau et aux troupes, est beaucoup plus présent qu’en Europe. D’où est-ce que ça vient ?

Il faut faire attention quand on considère des actes rituels comme de porter un ruban jaune ou de remercier les troupes pour leur service comme une preuve de patriotisme. Ces actions font partie d’une politique de mémoire culturelle qui est née aux Etats-Unis après les guerres au Moyen-Orient des années 1990. Il s’agit d’une réponse à la perte du prestige après la guerre du Vietnam. Remercier les troupes est quelque chose de très récent, que les Américains ont appris. On peut aisément imaginer les risques que pose une telle culture de soutien presque ritualiste aux militaires entre les mains d’un leader mal intentionné.