Trente ans après la répression de Tiananmen, «on peut parler de traumatisme historique»

INTERVIEW Pour François Bougon, journaliste au «Monde» spécialiste de la Chine, «du côté du parti communiste chinois, il y a la crainte que l’histoire se répète»

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Les chars de l'Armée populaire de libération sur la place Tiananmen à Beijing, le 6 juin 1989, deux jours après les affrontements.
Les chars de l'Armée populaire de libération sur la place Tiananmen à Beijing, le 6 juin 1989, deux jours après les affrontements. — Manny CENETA / AFP
  • Il y a trente ans, ce mardi, le pouvoir chinois lançait une sanglante répression contre les manifestations de la place Tiananmen, à Pékin.
  • Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, les chars de l’armée chinoise ont mis fin à sept semaines de manifestations des étudiants et des ouvriers, qui militaient en faveur de la démocratie et contre la corruption.
  • La répression, qui a fait des centaines de morts, voire plus d’un millier, reste un sujet tabou en Chine, où aucun bilan officiel du nombre de victimes n’a été publié par le régime communiste.

Trente ans après, la sanglante répression de Tiananmen reste l’évènement le plus tabou de l’histoire de la Chine moderne. Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, les chars de l’armée chinoise mettaient brutalement fin à sept semaines de manifestations en faveur de la démocratie, centrées autour de la place Tiananmen, l’immense esplanade du cœur de Pékin.

La répression, qui a fait des centaines de morts, voire plus d’un millier selon certains historiens, reste sous le sceau du silence en Chine, où aucun bilan officiel du nombre de victimes n’a jamais été publié par le régime communiste. Que reste-t-il de ces évènements ? 20 Minutes a interrogé François Bougon, journaliste au Monde spécialiste de la Chine et auteur du livre La Chine sous contrôle : Tiananmen, 1989-2019 (Ed. du Seuil, 2019).

Pourquoi la répression de Tiananmen est-elle toujours autant taboue en Chine ?

C’est tabou, car ça ressemble un peu à un secret de famille. C’est une décision du Parti communiste, à un moment donné, d’avoir recours à l’armée pour réprimer une manifestation. Mais à ce moment-là, le parti est divisé entre les conservateurs, partisans de réprimer par la manière dure, et les réformateurs, partisans d’engager un dialogue avec les manifestants. Le régime hésite entre ces deux voies. La décision d’avoir recours à l’armée, c’est Deng Xiaoping qui la prend. Il considère que le moment est très dangereux, pour le pays et pour le parti, qu’il faut absolument mettre fin à ce mouvement, considéré comme contre-révolutionnaire.

C’est une page noire de l’histoire de Chine, mais elle est aussi très importante car le parti va en tirer des leçons. Il ne faut plus jamais être désunis, ne plus laisser les mots d’ordre comme la démocratie se développer. C’est tabou, évidemment, mais comme un certain nombre d’évènements historiques qui ne sont pas forcément glorieux pour le parti : le Grand Bond en avant ou la Révolution culturelle, par exemple.

Que risque-t-on à en parler dans le pays ?

La répression existe bel et bien, soit en impressionnant la population, soit en envoyant les citoyens en prison, avec des accusations qui peuvent aller de « troubles à l’ordre public » à « subversion du pouvoir d’Etat ». En avril dernier, quatre personnes ont été condamnées par la justice chinoise à des peines de prison car elles avaient mis en vente une bouteille d’alcool avec un jeu de mots sur les événements de Tiananmen. En Chine, tout ce qui tourne autour de Tiananmen peut vous attirer des ennuis.

Comment les générations présentes lors de ces événements en parlent-elles ?

D’un côté, il y a une mémoire officielle, qui est mise en avant à chaque fois que le régime est interrogé sur ces événements, qui explique que c’était une décision juste, qu’elle a permis trente ans de croissance économique en Chine. De l’autre côté, il y a une mémoire des vaincus, qui est très forte. Elle est maintenue en vie à l’étranger, surtout à Hong Kong et à Taïwan, mais aussi aux Etats-Unis et en France.

En Chine, la mémoire passe essentiellement par des artistes, comme le chanteur Li Zhi, dont une chanson s’appelle « La place », ou par des associations comme « Les mères de Tiananmen », qui réunit des proches de victimes. Cette mémoire tente de survivre malgré la répression.

A l’inverse, que sait la jeune génération ?

Quasiment rien, c’est complètement tabou. Les événements de 1989 ne sont pas enseignés dans les programmes scolaires. C’est censuré sur Internet, passé sous silence. La plupart des jeunes ne savent pas ce qui s’est passé. Quand ils partent étudier à l’étranger, ils peuvent le découvrir, mais comme les étudiants chinois sont assez nationalistes, ils finissent par soutenir la répression étatique.

Que reste-t-il aujourd’hui de la répression de Tiananmen ?

Du côté du parti communiste chinois, il y a la crainte que l’histoire se répète. Vu la manière dont le parti essaye de réécrire l’Histoire, de maîtriser ou de modifier les faits, c’est véritablement un évènement traumatique pour le parti. Du côté des victimes, il reste le traumatisme, qui toujours là. On peut parler de traumatisme historique.