Droits de douane sur le Mexique: «Pour Donald Trump tout est une question d’argent», pense Nicole Bacharan

INTERVIEW L’historienne et politologue Nicole Bacharan revient pour «20 Minutes» sur la nouvelle stratégie de Donald Trump concernant la question de l’immigration à la frontière mexicaine

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

— 

Donald Trump est président des Etats-Unis depuis janvier 2017.
Donald Trump est président des Etats-Unis depuis janvier 2017. — Oliver Contreras/Sipa USA/SIPA

Il a remis ça. Un an tout juste après le début de ce qu’on appelle la guerre commerciale avec l’Union européenne, le Canada mais surtout la Chine, Donald Trump veut imposer de nouveaux droits de douane, avec le Mexique. Mais cette fois il ne s’agit pas de régler un différent commercial : c’est bien d’immigration dont parle le président américain. Donald Trump veut mettre la pression sur son voisin du sud pour régler cette question-clé pour son électorat. Mais Nicole Bacharan, historienne et politologue spécialiste des Etats-Unis, rappelle que le risque économique, et donc aussi électoral, est énorme.

Donald Trump peut-il régler tous ses problèmes extérieurs à coups de droits de douane ?

Je pense que pour Donald Trump tout est une question d’argent. C’est comme ça qu’il voit les choses : il aime l’argent, on fait payer les gens… Toute sa vision du monde est basée sur l’argent, qui, certes, joue un rôle très important, mais qui n’est qu’un facteur parmi d’autres. Là il ne s’agit effectivement pas d’un différend commercial. Il s’agit de lier les tarifs douaniers et l’immigration. Et, au regard de l’OMC, c’est illégal : il va forcément y avoir des procédures judiciaires si sa menace est vraiment suivie d’effet.

Je pense qu’il aime les tarifs douaniers parce que ça s’applique immédiatement, c’est unilatéral, sans négociations et, dans un premier temps en tout cas, il peut avoir l’illusion que ça ne dépend que de lui.

Les Etats-Unis sont sans doute moins dominateurs sur la planète qu’il y a vingt ans, avec la concurrence d’autres pôles et surtout la Chine. Avec ces droits de douane, Donald Trump cherche-t-il à prouver que les Etats-Unis sont bien le centre du monde ?

Je pense que chez Trump il y a de ça. Affirmer sa puissance. Donald Trump, c’est quelqu’un qui n’a pas changé depuis quarante ans. Et qui a toujours vu le monde de la même manière. C’est pour ça, par exemple, que je ne pense pas que ce soit quelqu’un qui déclenchera une guerre. Le risque de guerre, avec Trump, est bien réel, mais plutôt à cause de réactions mal calculée du camp d’en face (que ce soit la Corée du nord, l’Iran…) qui peuvent se sentir tout à fait menacés par moments. Mais Trump n’aime pas tellement la guerre : il aime l’armée, il aime montrer la puissance de l’armée, ce qui n’est pas la même chose, et il aime montrer la puissance de l’argent, de son argent et de l’argent américain. C’est une manière d’affirmer sa puissance.

Ça fait un an qu’on est entré dans ce qu’on appelle une « guerre commerciale » avec ces droits de douane imposés à différents pays. Est-ce que c’est payant, ne serait-ce qu’économiquement, aux Etats-Unis ?

Pour l’instant ça n’a pas fait trop de dégâts. Mais ça peut en faire, s’il continue avec le Mexique. Le Mexique, c’est le premier partenaire commercial des Etats-Unis : il y a beaucoup de choses dans la balance. D’abord, l’économie mexicaine peut terriblement souffrir. Le traité de l’ALENA révisé, qui a été négocié, peut ne jamais entrer en vigueur. Le Mexique peut prendre des mesures de rétorsion… Mais l’économie américaine aussi peut souffrir. Au fond, Trump arrive à vendre à son électorat l’idée que ces tarifs douaniers, ce sont les Mexicains qui vont les payer. Ce qui est quand même dingue ! Ce sont les Américains, les sociétés américaines qui importent des biens mexicains, qui vont payer les droits de douane, pas les Mexicains. Et après évidemment les produits américains seront plus chers et le consommateur américain payera plus cher les produits concernés. Le problème pour les Mexicains, c’est que leurs produits vont être moins attractifs. Donc économiquement c’est très dangereux.

Or, la réélection de Trump, elle dépend beaucoup de la situation économique. L’économie elle tourne à fond, le chômage est quasiment à zéro, même si on peut voir que le quotidien des gens n’est pas toujours aussi simple que les statistiques. Mais on voit que les marchés sont très inquiets et qu’il y a beaucoup d’entreprises qui commencent à être en difficulté car il faut qu’elles réorganisent complètement leur chaîne de production et d’approvisionnement. Et puis, en plus des guerres commerciales avec l’Europe et avec la Chine, se profile à l’horizon un ralentissement économique général, qui serait catastrophique aussi pour les Américains.

Donald Trump a envoyé des signaux contraires avec cette annonce sur le Mexique et avec le début du processus de ratification par le Congrès américain de l’ALENA révisé. Trump s’est montré très protectionniste pendant sa campagne et puis il a finalement signé cet accord de libre-échange révisé avec le Canada et le Mexique, après des négociations difficiles… Il est quoi Trump ? Libre-échangiste ou protectionniste ? Les deux ?

Il a pu être libre-échangiste quand il était dans les affaires. Mais instinctivement il est protectionniste. Parce que c’est quelque chose de plus simple, au fond. Ça veut dire « si ça ne va pas, c’est la faute de l’étranger, il faut qu’on se protège ». Sur l’ALENA révisé, il lui a donné un autre nom (ACEUM) mais ça reste l’ALENA, un accord de libre-échange. C’est vrai qu’il y a quelques éléments qui ont été révisés en faveur des fermiers américains. Mais est-ce que le Canada et le Mexique vont le mettre en application ? Là, ça devient douteux. Et puis côté américain, Trump a besoin du Sénat mais aussi de la Chambre des représentants à majorité démocrate. Et Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre, n’est pas près de lui faire ce cadeau. Donc il met vraiment en danger l’application de ce traité.

Dans l’immédiat, ce n’est pas une affaire de commerce pour Trump, c’est une affaire d’immigration. Et l’immigration, il y a une part de sincérité chez lui, il déteste ça. Légale ou illégale. Et surtout quand ça vient du sud, et surtout quand ça vient de gens qui ne sont pas des blancs aux yeux bleus, faut quand même bien le dire. C’est le centre de son attractivité pour ses électeurs. Il y a l’immigration et il y a l’avortement, en gros. Et ce n’est pas forcément les mêmes électeurs. Mais c’est avec ça qu’il tient son électorat. C’est une question qui lui tient à cœur mais c’est surtout une question vitale du point de vue électoral.

Trump attaque son premier partenaire commercial, il avait aussi attaqué le Canada, sur lequel les droits ont été levés il n’y a pas très longtemps. Il y a là un danger ou, non, finalement les Etats-Unis sont tellement plus forts que le Canada et le Mexique que c’est tout bénéfice ?

Ça ne peut pas être tout bénéfice. Effectivement les tarifs sur l’acier qu’il avait imposé sur le Canada et le Mexique ont été levés. Mais mettre en danger à ce point l’économie mexicaine et faire augmenter les prix sur tellement de choses aux Etats-Unis ne peut pas être à long terme tout bénéfice, ça c’est pas possible. Justement parce que le Mexique est ce partenaire essentiel, ça veut dire que des tarifs élevés touchent énormément de produits et de productions qui sont courants des consommateurs et des entreprises américaines.