Botswana: Faut-il vraiment s'indigner de la reprise de la chasse à l'éléphant?

AFRIQUE Le Botswana vient de réautoriser la chasse à l’éléphant sur son territoire. Une décision très critiquée hors du continent africain mais qui peut trouver de nombreuses explications

Jean-Loup Delmas

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Babar va-t-il mourir pour la bonne cause?
Babar va-t-il mourir pour la bonne cause? — Lourens Durand/Solent/SIPA
  • Le Botswana vient d’annoncer ce jeudi qu’il réautorisait la chasse à l’éléphant sur son territoire.
  • Une décision qui a indigné nombre d’Européens, soucieux de l’avenir du pachyderme.
  • Mais ce tollé international semble un peu simpliste et en décalage avec une réalité plus complexe.

Le Botswana a levé ce jeudi l’interdiction de la chasse aux éléphants. Une décision qui a provoqué un tollé international. Mais cette indignation n’est-elle pas trop simpliste ? « Blâmer le Botswana pour sa régulation des éléphants, c’est aller très vite en besogne », plaide Marion Valeix, chargée de recherche aux CNRS et membre de l’équipe Ecologie quantitative et évolutives des communautés des grands mammifères en Afrique.

Nombre d’organisations de défense des animaux se sont effectivement indignées de la fin du moratoire sur la chasse aux éléphants au Botswana. C’est « scandaleux », a dénoncé Humane Society International, basée à Londres. La population des éléphants du Botswana est « vitale pour la survie régionale de cette espèce emblématique », a-t-elle estimé auprès de l’AFP.

Une population qui a triplé

La population des éléphants du pays a presque triplé en trente ans, atteignant 135.000 individus – 160.000 selon certains autres chiffres –, devenant la plus grande du continent, « grâce à une politique environnementale exemplaire et rondement menée par le pays. »

Un succès qui n’est pas sans conséquence. Si un éléphant, ça trompe énormément, 135.000, ça fait fatalement des dégâts. « Au-delà des accidents humains, c’est surtout les champs et les cultures qui se font ravager par les animaux », indique Marion Valeix, qui constate la même situation au Zimbabwe, pays frontalier où elle officie, et contenant lui aussi une large population de ces mammifères à défenses : « Si l’indignation collective s’explique par le fait que la population globale d’éléphants est en chute libre sur le continent, il faut bien comprendre qu’ils sont en surpopulation au Botswana et que la cohabitation avec l’homme est très compliquée. »

Eléphants à l’air libre

Une surpopulation d’autant plus problématique que, comme elle le rappelle, les parcs nationaux et les aires protégées ne sont pas clôturés. Là aussi un effort environnemental du pays à saluer comme le souligne la chercheuse : « Les pays essaient de conserver les mouvements naturels des éléphants, qui sont des populations très mobiles, notamment avec une grande dispersion des jeunes qui est extrêmement importante pour la diversité génétique de l’espèce. »

Sans clôture ni enclos, les éléphants peuvent sortir à leur grès et ravager les cultures. Marion Valeix évoque notamment les agriculteurs veillant toute la nuit en tapant sur des casseroles dans l’espoir d’éloigner les géants à défenses. Ne vous inquiétez pas pour autant pour la population locale, ce n’est pas la chasse qui va la mettre à mal : « Au Zimbabwe voisin, pour réguler la population, on organise parfois des chasses où on tue des centaines d’animaux. Cela n’empêche pas la population d’augmenter. »

La chasse, une bonne nouvelle pour le pays et sa faune ?

Reste l’idée du siècle, proposée dans beaucoup de commentaires indignés, et si au lieu de les tuer, pourquoi ne pas simplement les déplacer dans des pays où les effectifs d’éléphants sont en sous-nombre ? Marion Valeix ne peut pas s’empêcher de pouffer à l’évocation de cette solution : « Vous imaginez un peu la logistique ? C’est totalement impossible. Oui, on peut déplacer deux-trois éléphants d’un territoire à un autre, mais pour transporter des milliers d’éléphants à travers l’Afrique, je crois qu’on ne se rend pas compte de l’impossibilité de la chose. »

Les éléphants seront donc chassés. « Personne ne peut dire que nous ne sommes pas amoureux de notre faune et notre flore », indique le ministre de l’Environnement Kitso Mokaila aux critiques. « La préservation fait partie de notre ADN au Botswana (…) Notre responsabilité en matière de préservation (de la faune) n’a pas changé », a-t-il assuré.

Le jackpot de la chasse aux trophées

Sur le terrain, l’ONG locale Chobe Enclave Conservation Trust, qui regroupe cinq villages du nord du pays, s’est réjouie de la décision. « Nous sommes très contents », a expliqué à l’AFP son président, Amos Mabuku. « On veut remercier le gouvernement de nous avoir entendus (…). On a perdu des frères, des champs, notre bétail », à cause des animaux sauvages. Outre le soutien des communautés locales, le rétablissement de la chasse offre un autre avantage substanciel : « C’est normal de toucher les bénéfices d’une bonne politique environnementale. La chasse aux trophées brasse des milliers d’euros pour un seul animal, argent investi dans les institutions du pays, notamment les parcs nationaux. » Elle espère que devant un tel succès économique, d’autres pays d’Afrique s’inspirent d’une telle politique environnementale, même si elle sait que rien n’est certain à ce niveau.

Ce qui est sûr, c’est que cette politique de chasse à l’éléphant va garantir la sauvegarde de leur habitat naturel au Botswana, une excellente nouvelle pour la chercheuse : « Il ne faut pas oublier que la cause principale de l’extinction de l’espèce, bien avant le braconnage, c’est la perte des habitats naturels. Avoir une politique de chasse, donc génératrice d’argent, cela permet de sauvegarder des hectares entiers qui seraient sinon transformés en cultures. Et ces territoires préservés bénéficient à plein d’autres espèces bien moins populaires et protégées. »

Leçon occidentale

Comme l’éléphant, tout n’est pourtant pas rose. Si elle ne voit aucun souci local à reprendre la chasse au pachyderme, elle reconnaît que celle-ci peut avoir de lourdes conséquences à l’international : « Il faut voir si cela relance le commerce légal à l’ivoire. Pour l’instant, toute vente d’ivoire est interdite, ce qui simplifie quand même grandement les choses. » Avoir de l’ivoire pouvant être vendu légalement ne risque-t-il pas de relancer également la demande et donc de favoriser le braconnage ? « C’est pour le moment impossible à dire, mais c’est un risque certain. »

Pour autant, il serait temps de calmer l’indignation occidentale, comme le plaide la chercheuse : « C’est lassant de voir des Européens expliquer à un pays modèle dans la protection et la survie des éléphants comment il devrait gérer sa faune locale, une faune qu’il a lui même brillamment sauvegardé. Surtout quand on voit qu’en France par exemple, on ne sait pas gérer 40 loups, mais qu’on veut indiquer comment ils devraient s’occuper de 135.000 éléphants. »