VIDEO. Elections européennes: Des fêtes d'eurocrates à Molenbeek, on a cherché «l'esprit de l'Europe» à Bruxelles

NOS VILLES EUROPEENNES (5/5) Avant les élections européennes, «20 Minutes» est parti découvrir cinq nouveaux eldorados européens. Voici Bruxelles, capitale officieuse de l'Union européenne, qui incarne, selon les lecteurs de notre panel #MoiJeune, «l'esprit de l'Europe»

Jean Saint-Marc

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Une fresque pro-UE, dans le quartier européen de Bruxelles, en mai 2019.
Une fresque pro-UE, dans le quartier européen de Bruxelles, en mai 2019. — J. Saint-Marc / 20 Minutes
  • Pendant toute la semaine, 20 Minutes vous invite à découvrir des villes parfois méconnues mais pourtant attractives.
  • On termine avec la plus célèbre de la série : Bruxelles, capitale officieuse de l’Union européenne et incarnation, selon les lecteurs de notre panel #MoiJeune, de « l’esprit de l’Europe. »
  • Nous l’avons cherché, du cœur du quartier européen aux coins plus reculés de cette capitale cosmopolite.

De notre envoyé spécial à Bruxelles,

Il y a l’Europe de Berlin, Amsterdam, Rome, Copenhague ou Barcelone. Celle des grandes villes qu’on a tous un jour découvertes le temps d’un voyage scolaire, d’un échange Erasmus ou d’un week-end festif. Et puis il y a la nouvelle Europe. Celle née de l’ouverture des frontières, des nouvelles technologies et des vols low-cost. Avant les élections européennes du 26 mai prochain, 20 Minutes vous invite dans une série de reportages à travers les villes devenant petit à petit nos nouvelles capitales.​ Ce vendredi, direction Bruxelles, en Belgique. Une ville où règne l’esprit européen, selon le panel «Moi jeune» interrogé par notre journal. On est allé vérifier tout ça.

Carte de localisation de Bruxelles (Belgique).

Esprit de l’Europe, es-tu là ? Nous voilà en mode ghostbuster dans les rues de Bruxelles, grâce aux membres de notre communauté #MoiJeune. 31 % d’entre eux* ont estimé que c’est à Bruxelles qu’on trouve cet esprit européen. « Je suis ravie… mais surprise que de jeunes Français fassent ce choix », tique l’historienne Christine Dupont, curatrice à la Maison de l’histoire européenne.

Est-ce un choix par défaut ? C’est l’hypothèse formulée par Eric**, qui se définit comme un « bas fonctionnaire européen » :

Il n’y a pas d’imaginaire européen ! Tout le monde a une vague idée de Washington par exemple, de la Maison-Blanche. Ou de l’Elysée. Mais Bruxelles n’évoque rien aux gens… D’ailleurs, les journalistes sont toujours réduits à filmer des drapeaux étoilés qui flottent devant les vitres propres de la Commission pour illustrer l’Europe ! »

 

 
Esprit de l'Europe
Infogram

 

Notre mission serait donc impossible ? On a commencé, forcément, par chercher l’esprit de l’Europe dans le quartier européen. Le premier constat est visuel : à chaque coin de rue, on trouve le siège d’une institution, d’un lobby ou d’une association européenne. Même les plus obscures, comme la Fédération européenne des sites fortifiés ou Europatat, le lobby des tubercules.

Un second constat, sonore cette fois. Dans les autres villes européennes, le multilinguisme s’arrête en quittant l’aéroport, à la première correspondance de bus. A Bruxelles, tout le monde semble à minima trilingue, ce qui peut donner le vertige en soirée.

L’esprit de l’Europe dans la bière ?

Les voyantes observent les restes de thé : nous, on a traqué l’esprit de l’Europe dans le fond des pintes de bières, sur les conseils d’une amie expat’ à Bruxelles : « Le meilleur poste d’observation, c’est Plux, la pure bubulle européenne en costard, carte de visite dans une main, bière dans l’autre. »

Chaque jeudi soir, la place du Luxembourg (« plux ») se remplit : l’intelligentsia européenne s’encanaille en buvant des Spritz et des pintes à six euros, avec l’accréditation du Parlement bien en vue autour du cou. L’ambiance est internationale, mais très peu métissée. Loin du cosmopolitanisme bruxellois.

Les soirées Plux sont très courues à Bruxelles.
Les soirées Plux sont très courues à Bruxelles. - J. Saint-Marc / 20 Minutes

« Le milieu européen est assez isolé dans la ville, analyse Miguel**, qui l’a un peu côtoyé. Ce milieu est très endogame, très pantouflard : à quelques mois d’écart, je retrouvais ceux qui bossaient pour la Commission dans un lobby ! » Cette « élite multilingue à fort capital social et financier » vit comme dans une bulle, loin du reste de la population.

Une bulle européenne en marge de Bruxelles ?

« Je connais des gens qui viennent des 28 états membres… Mais je ne connais pas un seul Bruxellois », avoue ainsi Gianmarco ! Les eurocrates sont d’ailleurs un peu rejetés par les locaux, comme Christoffe, qui vit à Bruxelles depuis sa naissance il y a… 94 ans : « La ville a complètement changé avec l’arrivée des institutions européennes ! Les prix de l’immobilier ont fait un bond car les fonctionnaires sont quatre ou cinq fois mieux payés que les habitants d’ici. Et ils ne payent pas d’impôts… »

Précisons que les eurocrates versent en réalité un impôt communautaire – environ 12 % du revenu d’Eric, notre « bas fonctionnaire européen », par exemple. Mais leur présence, c’est vrai, a changé le visage de la ville. Ils sont arrivés, un peu par hasard, avec l’installation de la Commission européenne au Berlaymont en 1958 : « C’est un choix par défaut, rappelle l’historienne Christine Dupont. Les autres pays n’arrivaient pas à se mettre d’accord, alors on a choisi un petit pays, une petite ville d’un million d’habitants : Bruxelles ! »

« Bruxelles ne dégage aucune puissance »

« L’Europe a atterri à Bruxelles par un compromis… Et l’UE, précisément, ce n’est que ça », embraye Maxime Calligaro, auteur d’un roman policier européen, précisément intitulé Les Compromis***. Pour cet ancien assistant parlementaire, « l’architecture du quartier européen reflète l’obsession du temps et l’esprit européen : ça ne dégage aucune puissance, car nous, les Européens, avons du mal à nous affirmer. Et avec ces bâtiments tout en verre, il y a cette idée, cruciale, de transparence. » Bref, pour lui, Bruxelles est une « capitale timide », une « capitale douce. »

Le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles.
Le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles. - Caro / Ruffer / SIPA

Une capitale où il fait bon vivre, aussi ? « C’est une ville contrastée mais une ville qui ne se prend pas au sérieux, avance la Bruxelloise Christine Dupont. Je ne dis pas que l’Europe n’est pas sérieuse… Mais il y a quelque chose d’intéressant dans cette diversité, dans cet humour, dans ce relativisme d’une ville comme Bruxelles. Je trouve qu’en cela, elle incarne bien cet esprit de l’Europe. »

« C’est le bled ici, comme au Maroc ! »

Son multilinguisme accentue cette impression d’une ville cosmopolite et accueillante : « Il n’y a pas de racisme, car tout le monde est étranger ! Même les Bruxellois sont des étrangers au milieu des Flamands », glousse Danilo, jeune ouvrier d’origine portugaise. « Les gens sont plutôt tolérants, mais il y a une montée du racisme, comme partout », nuance Ilias, belgo-marocain, qui vit à Molenbeek-Saint-Jean.

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#molenbeek #brussels #belgium

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« C’est le bled, ici, on est comme à la maison, comme au Maroc », s’exclame Abdelilah. « Les quartiers sont très séparés », rappelle cet homme, qui nous en fait une liste : « Saint-Gilles, c’est pour les Polonais et les Roumains. Saint-Josse pour les Turcs, Koekelberg pour les Belges et Matonge pour les Congolais ! »

100 % multiculturelle ?

Cette enclave africaine, à deux pas du quartier européen, résume-t-elle Bruxelles ? Des fonctionnaires encravatés mangent des poulets moambé/chikwangue à côté deux « sapeurs » congolais, sans leur adresser un mot. « Bruxelles est 100 % multiculturelle, conclut Marion, qui fait du lobbying à Bruxelles depuis cinq ans. Les différentes communautés cohabitent… Mais, à part les eurocrates entre eux, les différentes nationalités ne vivent pas ensemble ! »

« Tu découvres à Bruxelles qu’en tant qu’étudiant à Sciences Po, tu partages plus avec un stagiaire roumain en sciences politiques qu’avec un ébéniste landais, esquisse Miguel. En ce sens, la ville incarne l’esprit de l’Union européenne, c’est certain… Bien plus que l’esprit de l’Europe ! »

Etude #MoiJeune OpinionWay - 20 Minutes, réalisée en ligne du 8 au 11 avril auprès d’un échantillon représentatif de 599 jeunes âgés de 18 à 30 ans (méthode des quotas). 

** Leurs prénoms ont été modifiés, à leur demande.

*** Maxime Calligaro est l’auteur, avec Eric Cardere, du roman Les Compromis, publié en février 2019 aux éditions Rivages.