«Désaccords» entre Paris et Berlin? Angela Merkel «dit quelque chose de banal et habituel»

INTERVIEW Pour Hélène Miard-Delacroix, l’interview donnée mercredi par Angela Merkel a été surinterprétée par les médias français

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Angela Merkel et Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse commune à la chancellerie fédérale, à Berlin.
Angela Merkel et Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse commune à la chancellerie fédérale, à Berlin. — Markus Schreiber/AP/SIPA
  • Mercredi, dans une interview au Süddeutsche Zeitung, la chancelière allemande, Angela Merkel, a parlé de « désaccords » et de « différences » avec Emmanuel Macron.
  • Ces déclarations ont semblé acter une mauvaise passe du couple franco-allemand pour de nombreux observateurs français.
  • Pour la spécialiste Hélène Miard-Delacroix il n’en est rien, au contraire : Angela Merkel rappelle des bases et l’interview est même vue comme positive pour Emmanuel Macron en Allemagne.

De la friture sur la ligne entre Paris et Berlin ? Mercredi, dans une interview donnée au quotidien bavarois Süddeutsche Zeitung, la chancelière allemande Angela Merkel a semblé marquer des différences avec Emmanuel Macron. C’est en tout cas l’interprétation qui en a été faite en France. La spécialiste de l’Allemagne et professeur à la Sorbonne, Hélène Miard-Delacroix, n’est pas d’accord. Pour elle, il n’y a rien de très nouveau dans cette interview, dont l’interprétation, de l’autre côté du Rhin, est très différente d’après elle. Si la relation franco-allemande n’est sans doute pas à son meilleur, la spécialiste estime que c’est le cas depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

Pour vous, les réactions en France à l’interview d’Angela Merkel sont notamment liées à une question de traduction…

C’est-à-dire que les médias français ont réagi à une dépêche qui parlait de conflit ou de conflit majeur et qui donnait un ton assez dramatique à cette interview d’Angela Merkel. Quand on lit l’interview, ce n’est pas la tonalité générale. Au contraire, elle est positive.

Angela Merkel dit qu’il y a des différences et des points de désaccord, mais que globalement les deux ont beaucoup travaillé et elle parle même d’énormes progrès notamment en politique de défense. Là où j’ai pensé qu’il y avait un problème de traduction c’est quand elle dit « on discute, on lutte » mais oralement. C’est-à-dire juste : on n’est pas toujours d’accord et on discute.

Elle dit également qu’il y a des différences de mentalités entre nous et des différences dans la façon de concevoir notre rôle, et elle explique ces deux aspects. Donc le fait de voir dans cette interview une soudaine révélation de désaccords entre les deux c’est, d’abord, mal connaître la relation Merkel-Macron telle qu’elle existe depuis bientôt deux ans, ensuite mal comprendre la tonalité de cette interview.

Quand on est en politique internationale, il faut se retirer de la tête l’idée que « on s’aime, on s’adore, c’est le bonheur… ». C’est peut-être un effet du discours public franco-allemand insistant toujours sur l’harmonie. La politique, ce n’est pas comme ça. Il y a des situations complexes, des intérêts divergeant. Angela Merkel, dans cette interview, dit quelque chose de banal et habituel. D’ailleurs, elle le souligne en disant que ça a toujours été comme ça entre les Français et les Allemands : il y a souvent des points où on n’est pas d’accord. Et elle ajoute immédiatement que dans les grandes lignes on est d’accord et on trouve des compromis. Donc j’ai été surprise par la perception française

Cette surinterprétation ne vient-elle pas du fait que, depuis quelques mois, on a l’impression que la relation franco-allemande est un peu grippée ?

C’est vrai. Mais elle est grippée presque depuis le début, depuis le discours de la Sorbonne sur l’Europe d’Emmanuel Macron. Et elle explique ça dans l’interview en disant qu’il y a eu des « décalages » de calendrier. Emmanuel Macron a été élu au printemps 2017, les élections législatives allemandes étaient en septembre. Le président de la République a fait son discours de la Sorbonne juste au moment des élections allemandes, pas par hasard, pour mettre la pression justement.

Il a fallu six mois à l’Allemagne pour former un gouvernement, donc elle n’a pas pu répondre tout de suite. Ensuite, à cause de la situation de sa coalition et dans son propre camp, qui la trouve trop « à gauche », elle n’a pas voulu faire de concessions sur les points les plus révolutionnaires proposés par Emmanuel Macron, sur le budget de la zone euro, par exemple. Mais ça, c’est ancien, ce n’est pas nouveau.

Et pourtant – et ce n’est pas une femme qui s’épanche beaucoup –, chaque mot a une vraie valeur... Elle dit qu’Emmanuel Macron a une capacité très impressionnante pour trouver des compromis, qu’on fait des progrès, qu’il y a des initiatives de chaque côté. Je n’ai pas lu cette interview comme dramatique. J’en ai également parlé autour de moi en Allemagne, ça a été vu de manière très positive : elle dit du bien de Macron. Que ce ne soit pas la lune de miel, oui, on le sait. Mais ceux qui croient à la lune de miel prennent leurs désirs pour des réalités.

Vous dites que dans cette interview, Angela Merkel rappelle des bases : que les mentalités des deux pays sont différentes et que les situations constitutionnelles d’une chancelière en Allemagne et d’un président en France sont très différentes. Est-ce que rappeler ces bases n’est pas, en soi, le signe d’un problème ?

Mais ces bases, elle les rappelle à des journalistes allemands. On lui reproche beaucoup, en Allemagne, de ne pas avoir pris la main tendue par Macron, d’être toujours sur les freins, d’être trop prudente… Elle ne parle pas aux Français dans cette interview-là, elle parle à son public allemand contre le reproche qui lui est fait d’être trop tiède. Angela Merkel est sur la défensive dans cette interview.

Le fait que l’interprétation des deux côtés du Rhin soit si différente montre-t-elle qu’en France on investit beaucoup de choses, politiquement et émotionnellement, et peut-être beaucoup trop, dans la relation franco-allemande ?

Peut-être. Je pense qu’il y a en France on a été agréablement surpris par cette dynamique européenne qu’avait l’air de lancer Emmanuel Macron et on s’attendait à ce qu’il y ait immédiatement une réponse de la part de l’Allemagne. Et il y a eu une déception, en France, sur ce point, ces derniers mois. Cette lecture française de l’interview elle entérine ce dépit.

Mais au-delà de ce cas particulier, n’investit-on pas trop de choses dans la relation franco-allemande en France, en général ?

Il y a peut-être un décalage, qui aurait d’ailleurs été valable à l’inverse pour l’Allemagne il y a vingt ans. Il y aurait pu avoir un dépit de cette nature. Or, en Allemagne, aujourd’hui, vis-à-vis de la relation franco-allemande, il y a un plus grand pragmatisme. Il y a moins « d’attente émotionnelle ». Il n’empêche que je maintiens que le dépit français vient d’autant plus qu’on a eu l’impression que là, la France faisait un pas vers l’Allemagne et qu’il n’y a pas eu de réponse.

Je pense qu’en France on a un rapport un peu étrange avec Angela Merkel. On n’arrive pas bien à la décrypter. Il y a une grande admiration, on lui suppose un pouvoir immense, donc il y a une attente très importante. Et, en même temps, il y a une difficulté à comprendre comment elle fonctionne, avec son côté très rationnel qui peut paraître froid et distant.

Peut-être qu’il y a aussi un décalage avec les journalistes qui attendent toujours un couple franco-allemand qui marche très bien et du coup sautent sur l’occasion dès que ça ne marche pas si bien que ça. En dramatisant, on crée une information là où il n’y en a pas.